Faits et foutaises : KPMG et les entreprises familiales (2)

Publié le par Bernard

Après avoir présenté les points positifs de l'étude de KPGM sur les entreprises familiales dans un billet précédent , voici mes commentaires sur les conclusions de cette étude.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, il faut d'abord constater que les entreprises familiales ont une autre logique que celle des entreprises ayant un actionnariat ouvert et multiple.

L'objectif des entreprises familiales est de pérenniser et conforter l'entreprise qui est LE patrimoine de la famille et non pas de faire du profit pour rémunérer les actionnaires. Il est à noter que dans de très nombreux cas, l'entreprise familiale est le bien qui permet à la famille de vivre : la plupart des membres de la famille sont employés dans l'entreprise. De cette différence d'objectifs découlent deux logiques complètement opposées.

Pour pérenniser son patrimoine, l'entreprise familiale veut conserver son autonomie de gestion et de décision, « pour garder le contrôle sur l'évolution du patrimoine de la famille » (page 10), et donc ne souhaite pas faire entrer d'autres actionnaires au sein du capital. Dans le même esprit, elle souhaite limiter les emprunts pour ne pas dépendre des banques. Pour se développer, elle doit donc augmenter ses capitaux propres et donc réinvestir les bénéfices réalisés et limiter la distribution de dividendes, ce qui ne gêne pas les actionnaires, car ils sont propriétaires de l'entreprise et préfèrent consolider leur patrimoine. La boucle est bouclée et la manière de fonctionner des entreprises familiales est cohérente.

A l'opposé, l'entreprise à capital ouvert doit avant tout rémunérer toujours plus ses actionnaires. Pour cela, elle a l'oeil fixé sur son cours de bourse et ses résultats trimestriels. La logique est aux résultats financiers immédiats. Elle n'hésitera pas à tailler dans les effectifs pour amléliorer son cours de bourse (c'était bien vu à une époque récente...). Elle fera appel aux investisseurs extérieurs ou aux emprunts, mais pour cela, il faudra toujours avoir de meilleurs résultats financiers à court terme. Et si un jour, les résultats ne sont pas au rendez-vous, l'entreprise sera rachetée par un autre actionnaire qui essaiera à son tour de tirer le maximum de résultats financiers de l'entreprise...

Pour illustrer cette logique, je cite Philippe Moati, Professeur à l'université Paris-Diderot, directeur de recherche au CREDOC, dans une chronique de l'Usine Nouvelle du 13 mars 2008, intitulée « Restaurer la confiance, une urgence » (page 20). Après avoir constaté que « l'indicateur du moral des ménages de l'Insee atteint en janvier son plus bas historique », il décrit les causes de cette "déprime collective"  et cite en vrac la flambée des étiquettes, l'affaire Société générale (perte de 5 milliards d'euros, mais bénéfices de 1 milliard...), l'augmentation de 0.8% du point d'indice des fonctionnaires, les fermetures d'usine ou réduction des effectifs (Smoby, ArcelorMittal, Kléber...), les derniers chiffres du chômage, l'affaire de l'indemnité de départ de Gautier-Sauvagnac, la dégringolade de la popularité de Nicolas Sarkozy qui se voulait le Président du pouvoir d'achat... Il écrit : « Face à cette accumulation, comment s'empêcher de penser que la capitalisme est devenu fou ? Que pour assurer le maximum de profit aux actionnaires, il fragilise l'emploi, impose la modération salariale et rançonne les consommateurs ? ».

 
Ceci étant dit, revenons au texte de KPMG.

Je cite intégralement ces conclusions et je commente au fur et à mesure.

 « L'entreprise familiale a donc délibérément développé un modèle de capital patient qui est très performant sur de nombreux critères, mais qui comporte aussi des risques non négligeables pour le futur. »

Ces "risques non négligeables" sont développés dans la suite de cette conclusion.

 

« Des entreprises encore insuffisamment capitalisées

« Consciente de cette sous-capitalisation, l'entreprise familiale distribue peu afin d'améliorer ses fonds propres ».

Cette sous-capitalisation est effectivement un risque ou plutôt un faiblesse, mais les entreprises familiales renforcent leurs fonds propres en réinvestissant pratiquement tous les bénéfices. Cela est parfaitement accepté par les actionnaires qui sont les véritables propriétaires de l'entreprise.

Je ne vois pas où est le risque sur ce point. Il le serait si l'entreprise avait des actionnaires externes réclamant des dividendes.

 

« Le coût des capitaux propres est insuffisamment pris en compte

« Réticente à l'idée d'ouvrir son capital à des financiers et ayant peu recours à l'emprunt, elle ne profite pas d'un effet de levier financier qui pourrait améliorer rapidement sa rentabilité financière. L'entreprise familiale oublie trop souvent de valoriser les capitaux investis à une valeur de rentabilité donnée et a peu d'exigences en matière de retour sur investissements. »

Il faut se méfier des effets de levier... qui peuvent s'avérer des retours de manivelle...

L'objectif principal des entreprises familiales n'est pas le profit, mais la pérennité de l'entreprise. Pour elle "améliorer rapidement sa rentabilité financière" n'est pas sa priorité et si cela risque de se faire au détriment de sa pérennité, elle a raison de refuser.

Concernant "l'oubli" de la rentabilité des capitaux, les ratios comme le ROCE n'ont de signification que pour les actionnaires qui ne sont pas attachés au patrimoine « entreprise » et qui ne cherchent qu'à augmenter leur patrimoine personnel en actions. Ils iront là où leurs capitaux seront les plus rémunérés. Pour une famille qui veut pérenniser le patrimoine familial "entreprise", l'objectif n'est pas d'avoir la meilleure "rentabilité des capitaux engagés", mais d'investir pour conforter et consolider ce patrimoine. Les retours sur investissements n'ont dans ce cadre qu'un intérêt limité. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas au moins dans certains cas (innovation, diversification, améliorations importantes) faire une étude précise sur le retour prévisionnel des investissements.

 

« Des investissements essentiellement de renouvellement

« Pour l'essentiel, il s'agit d'une politique d'investissements de renouvellement d'un outil productif "à l'identique". Il n'apparaît pas de recherche systématique d'innovation permettant notamment de créer une rupture stratégique sur son marché.

« En outre, l'entreprise familiale reconnaît réaliser peu d'opérations de diversification, se concentrant sur ses métiers et ses savoirs-faire. Elle réagit aux contraintes de son environnement en raisonnant sur un horizon inchangé et n'anticipe que trop peu en matière d'innovation et/ou de marketing. 

« Enfin, en indiquant privilégier les retours sur investissements à moyen terme, les entreprises familiales font-elles preuve de moins d'exigence économique ou sont-elles dépourvues d'instrument de mesure sur le court terme de la pertinence d'un investissement déterminé ? »

Pour innover réellement, il faut soit avoir des capitaux propres importants, soit faire appel à l'emprunt, car l'innovation est fortement consommatrice de ressources.

Comme l'entreprise familiale ne veut pas faire appel à l'emprunt pour conserver son autonomie et que ses capitaux propres sont trop bas, elle ne peut pas tout faire et préfère renforcer ses fonds propres plutôt que de chercher à innover quoi qu'il advienne.

L'innovation à tout prix est une mode et une de ces demi-vérités que Pfeffer et Sutton ont dénoncé dans leur livre "Faits et foutaises dans le management" : « Méfiez-vous des idées et des études innovantes - elles ne sont presque jamais concrétisées » (page 44).

 Je ne dis pas qu'il ne faut absolument pas innover, mais que l'innovation ne peut pas se faire en risquant la pérennité de l'entreprise.

 

« Un "plafond de verre" pour la croissance

« Il apparaît un "plafond de verre" autour de 75, voire 100 millions € de CA.

« Pour l'essentiel, ce sont les entreprises de moins de 75 millions € de CA qui tirent la croissance.

« A partir d'une certaine taille, l'autolimitation (peu d'ouverture de capital et ratio d'endettement très faible) pèse en matière de développement et parmi celles qui ont dépassé ce "plafond", nous observons que les plus dynamiques en matière de développement sont les entreprises qui ont le plus ouvert leur capital. »

C'est un effet de seuil, mais qui indique peut-être une limite au-delà de laquelle une PME devient plus difficilement gérable. Faut-il absolument qu'une entreprise grandisse en permanence, sachant que les arbres ne montent pas jusqu'au ciel ? A un moment, elle stagnera ou s'effondrera, ou sera contrôlée par une autre.

Ne peut-on pas conserver les entreprises familiales avec une taille humaine et un capital familial qui reste indépendant ?

Cependant, si une entreprise familiale réinvestit systématiquement ses bénéfices en progressant régulièrement et prudemment, il est certainement possible qu'elle dépasse ce fameux plafond de verre. Il lui sera vraisemblablement nécessaire de faire appel aux emprunts, mais le ratio entre ses fonds propres et ses emprunts ne sera pas déséquilibré.

J'en connais qui ont largement dépassé ce fameux plafond sans pour autant avoir ouvert leur capital...

 

(A suivre).

Publié dans Faits et foutaises

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