Faits et foutaises : KPMG et les entreprises familiales (3)

Publié le par Bernard

Dans le sillage de Pfeffer et Sutton dans leur dernier livre « Faits et foutaises dans le management », j'essaie d'apporter mon humble participation à la démolition des « demi-vérités pernicieuses et des croyances idiotes qui empoisonnent trop souvent la vie des entreprises ».

 Après avoir commenté la partie financière des conclusions de l'étude de KPGM sur les entreprises familiales dans un billet précédent, voici mes commentaires sur la dernière partie des conclusions de cette étude.

Les citations de KPMG sont en italique. 


« Fragilité de la dynamique des créations d'emplois

 « Cette création d'emplois directs en lien avec la concentration de ces entreprises sur le marché français est un signe de confiance pour l'économie française, pourtant moins porteuse que d'autres pays à l'international.

« Les réalités en matière d'évolutions des marchés et de la compétitivité mondiale ont-elles été mesurées en terme d'emplois ?

« Comment l'entreprise familiale apprécie-t-elle la mondialisation ? Pourra-t-elle continuer à négliger les pays low-cost qui représentent moins de 20% des sourcings actuels. »

 La première partie de ce point suggère que les entreprises familiales devraient s'ouvrir plus à l'international pour se développer et ainsi créer encore plus d'emplois en profitant du dynamisme de l'économie mondiale. En effet, certains marchés internationaux sont plus porteurs que le seul marché français.

Mais les entreprises familiales ne peuvent faire tout en même temps. Aller à l'international nécessite des ressources importantes. Il est préférable qu'elles se renforcent d'abord sur leur marché national. La plupart des entreprises performantes à l'export ont d'abord une excellente assise nationale. Une autre priorité est également le renforcement de leurs fonds propres.

Quant aux "bienfaits" de la mondialisation, on en revient.

Elle n'a pas apporté l'ère de prospérité que tous ses prophètes promettaient.

Un "forum" de "La Tribune" du 2 avril 2008 titrant « La mondialisation fait-elle encore baisser les prix ? » tente de nous éclairer en présentant la position de Patrick Artus qui répond « Oui, tant qu'il y aura des chômeurs et des surcapacités de production » et celle d'Antoine Brunet qui répond « Non, l'inflation est l'aboutissement ultime de la mondialisation ».

Mais c'est le petit article de Valérie Segond "Une pièce en trois actes" qui résume bien la situation :

« Mondialisation, acte I : les frontières tombent ; les capacités de production s'installent dans les pays à main d'oeuvre bon marché et qui le demeurent grâce à une devise artificiellement basse ; et la baisse des prix des produits importés enrichit le monde.

« Mondialisation, acte II : "Chinois et Indiens réclament des augmentations de salaires pour consommer à leur tour, et leurs gouvernements respectifs se lancent dans des projets de construction d'infrastructures pharaoniques pour se hisser au niveau des économies les plus développées", raconte Brice Benaben, responsable des produits financiers indexés sur l'inflation chez Deutsche Bank. En clair, résume-t-il, « l'inflation revient car des milliards d'individus entrent dans la société de consommation ». Forts de leurs excédents d'épargne colossaux, ils raflent sans mal les ressources naturelles du monde. Et pour lutter contre l'inflation importée, ils gèrent l'appréciation de leur devise.

« Mondialisation, acte III : les "pays pauvres" à qui nous avions confié notre niveau de vie ne sont plus prêts à se serrer la ceinture pour l'assumer. L'époque bénie des colonies appartient à l'histoire. Après avoir fait ressurgir la rareté des matières premières oubliées depuis des lustres, ils organisent celle des biens : pendant que nous persistons à fermer nos usines et à nous débarrasser de nos savoir-faire, ces ateliers du monde, qui ont appris du capitalisme la puissance des monopoles, découvrent le pouvoir de fixer les prix. Et le monde s'appauvrit. »

Pessimiste ? Peut-être, mais en tous cas, il n'y a aucune raison objective pour que nos entreprises familiales se précipitent dans une mondialisation dont les perspectives sont plus qu'aléatoires...

 

« Un frein culturel au changement

« Au niveau des recrutements et du management, la "consanguinité" liée à un fonctionnement en réseau fermé peut freiner le renouveau culturel dans un environnement économique aussi changeant.

« A être patient, le capital de l'entreprise familiale n'en devient-il pas trop prudent ?

« L'étude révèle un comportement stratégique qui est spécifique au dirigeant d'entreprise familiale : la stratégie est principalement orientée vers la défense (consolider, pérenniser, survivre) et insuffisamment vers l'attaque : nouveaux marchés et position de leader. Les dirigeants appliquent une stratégie de protection de leur entreprise et donc de leur patrimoine personnel ou familial.

« Les performances de l'entreprise familiale sur la période étudiée plaident cependant en faveur de cette stratégie de défense qui a permis une croissance assez forte et maîtrisée, une amélioration des résultats et une consolidation de la situation financière.

« Néanmoins, ces entreprises devront intégrer davantage les contraintes liées à la mondialisation de l'économie et à la compétitivité internationale qui en découle. Ce sont des réalités concurrentielles incontournables. »

La stratégie des entreprises familiales est bonne... mais il faut en changer pour sacrifier à la mode de la mondialisation. Nous avons vu plus haut ce qu'il fallait en penser...

Et elle devra changer et s'ouvrir pour s'adapter aux nouvelles conditions de la compétitivité internationale.

Le "changement" à tout prix est une autre de ces foutaises dénoncées par Pfeffer et Sutton dans "Faits et foutaises dans le management" : « Le changement est une arme à double tranchant. Lorsque les entreprises tentent quelque chose de nouveau, c'est généralement un échec. Et il n'est pas facile d'éviter le mauvais changement - notamment parce que la plupart des individus ont de bonnes raisons, qui en sont en fait de mauvaises, de minimiser le risque d'échec et de surestimer les avantages de nouveaux modèles économiques, produits et technologies. » (page 155).

Par contre, la "consanguinité" peut être un risque réel, et il peut être intéressant de faire entrer du sang neuf dans l'entreprise. Mais il faut que ce soit fait avec prudence, car les "greffes" sont difficiles à prendre.

 

« En synthèse

« Il convient d'attirer l'attention des dirigeants sur 3 points :

  • - La gestion en "bon père de famille" a des limites qui peuvent constituer un frein à l'émergence de projets ambitieux capables d'accélérer la croissance et d'améliorer le positionnement de l'entreprise.
  • - La "performance financière" d'une entreprise ne doit pas être opposée à "un développement et une croissance dans la durée" et, à ce titre, les raisonnements financiers autour de l'optimisation de l'actif économique investi (ROE, ROCE) sont plus que pertinents, y compris pour l'entreprise familiale.
  • - Le recours à l'endettement, voire l'ouverture du capital, ne doivent pas être des sujets tabous et ils seront souvent d'excellentes solutions au financement de projets ambitieux et en particulier de l'innovation.»

Cette synthèse est merveilleuse... En deux mots, les entreprises familiales sont très performantes et cela est du à ces causes parfaitement identifiées par les "experts" de KPMG. Mais cela ne correspond pas à la "pensée unique" de l'économie moderne et libérale... Il faudra donc qu'elles reviennent à l'orthodoxie sous peine de péricliter...

Elles devront abandonner leur gestion en "bon père de famille", pour aller vers une gestion plus "sérieuse et moderne". Et enfin ouvrir leur capital et ne pas hésiter à s'en remettre aux banques pour financer des projets ambitieux qui leur permettront d'améliorer rapidement leurs résultats financiers.

Bref, l'abandon de ce qui a fait leur force pour adopter des pratiques dont rien ne prouve la réussite. C'est abandonner les faits pour le rêve.

Heureusement, nos chefs d'entreprises familiales ont les pieds sur terre et ne se laisseront pas bercer par de telles chimères.

   

Publié dans Faits et foutaises

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