Toyota est-il un modèle de management humain ? (1ère partie)

Publié le par Bernard Sady

Cette première partie est consacrée, en plus de l'introduction, à l'origine du TPS.

 

Fin mars - début avril, à l'occasion de la réédition du livre de Satoshi Kamata "Toyota, l'usine du désespoir", écrit en 1973, toute une série d'articles dans la presse et sur le net ont mis en doute l'aspect humain du « Modèle Toyota ». Pour moi qui fus un fervent partisan des méthodes du TPS, cela m'a été un choc et j'ai immédiatement publié un premier billet pour faire part de mes doutes.

Le toyotisme ne serait-il qu'un dérivé du taylorisme ? Deviendra-t-il aussi détesté et considéré dans quelques années comme la cause de tous les maux des travailleurs, comme le taylorisme l'est à l'heure actuelle ? Taylor voulait créer un système permettant de faire gagner le maximum d'argent aux ouvriers et aux patrons. Finalement, son système s'est transformé en une machine infernale à asservir les hommes. Le TPS, ne serait-il qu'un système de plus qui exploite les hommes au service, non pas exclusivement du profit, mais de l'Entreprise Toyota ?

 

Laurent Breye, auteur de l'article de "La Voix du Nord" que je citais, a fait un commentaire sur mon blog au sujet de ce billet : « Merci de vous être - indirectement - intéressé à mon travail... Je vous le concède, à la lecture de l'article, vous pourriez penser que ma seule source est un délègué CGT. Malheureusement, en ce qui concerne Toyota, les exemples et les témoignages s'accumulent entre mes oreilles... Ceci dit, je vous conseille vivement la lecture de ce livre, "Toyota, l'usine du désespoir". C'est assez édifiant. Les dirigeants actuels de Toyota vous répondraient que les méthodes de production actuelles ne sont plus celles des années 70. Pas si sûr. Enfin, suite à la parution de cet article et d'une dépèche rédigée par une journaliste AFP, elle comme moi n'avons jamais réussi à contacter les dirigeants de l'usine valenciennoise suite à leur (triple) condamnation pour discrimination syndicale.
Cet article concerne Toyota, il pourrait très bien parler des conditions de travail chez sa voisine sur la zone industrielle d'Onnaing, le fabricant de pain Harry's. D'ailleurs, je me demande si je ne vais pas me pencher sur le sujet un de ces jours... »

Ma réponse : « Je viens juste de terminer la lecture de "Toyota, l'usine du désespoir" et je prépare un nouveau billet sur ce thème. Vous posez bien le problème : les méthodes de production sont-elles en cause? Car les principes n'ont pas changé depuis 1973, mais leur application s'est peut être "assouplie"? C'est un problème très important, car avec le toyotisme, nous pensions être arrivés à un système de production efficace tout en respectant les hommes. C'était en quelque sorte l'efficacité du taylorisme corrigé de son défaut majeur qui était la séparation entre ceux qui pensent et ceux qui réalisent. »

 

La question est donc posée : les méthodes de production de Toyota respectent-elles les hommes comme cela se dit et s'écrit partout, ou ne seraient-elles qu'un dérivé du taylorisme et du fordisme réduisant le "toyotaman" à une simple machine, comme l'écrit Kamata ?

Je ferai plusieurs billets en fonction des thèmes abordés dans le livre de Kamata, puis j'en viendrai à l'usine d'Onnaing.

Comme je l'ai dit au début de ce billet, ce premier est consacré à l'origine du Système de Production Toyota.

 

Quelques mots d'abord sur le livre de Kamata.
L'intérêt de ce récit est d'être un témoignage de première main sur ce qui se passait en 1973 dans une des principales usines de Toyota, celle de Nagoya. Cependant, il faut faire la part entre ce qui est lié à la culture japonaise, et ce qui vient réellement du TPS. Un point très important, c'est que ce livre date de 1973, et que Toyota a fait évoluer de manière significative son système au début des années 90, à la suite de difficultés de recrutement liées en grande partie à la pénibilité du travail dans ses usines. La comparaison entre ce qui se passe maintenant et 1973 n'est donc pas très pertinente. On pourrait même se poser la question de l'intérêt de la réédition de ce texte. Il l'est plus à titre historique que pour comprendre le Toyota des années actuelles.
Un ami qui venait de lire le livre m'a fait part de ses doutes : cela lui paraissait trop gros, peu crédible car faisant preuve plutôt de mauvais esprit vis-à-vis de Toyota.
Pour moi, au contraire, en comparant avec d'autres sources, je considère que ce texte est fiable et qu'il peut permettre de remettre en cause certaines "certitudes" au sujet de Toyota, au moins le Toyota d'avant les années 90.

 

Mes sources en dehors de l'ouvrage de Kamata :

  • - "Le Modèle Toyota" de Jeffrey Likker aux pages 22 à 32.
  • - "L'esprit Toyota" de Taiichi Ohno, publié en 1978 au Japon
  • - Les très intéressantes études du GERPISA
  • - Le site de Toyota Onnaing
  • - Les blogs traitant de Toyota. En particulier, les commentaires qui apportent des informations très intéressantes.

 

Origine du TPS.

C'est Taiichi Ohno qui est le véritable fondateur du TPS.

Lisons donc ce qu'il nous dit dans son ouvrage "L'Esprit Toyota" :

« Le 15 août 1945 fut le jour où le Japon perdit la guerre ; ce fut aussi le jour d'un nouveau départ. M. Kiichiro Toyota (1894-1952) était à l'époque président de Toyota Motor Company et déclara qu'il était à ses yeux vital de "rattraper les Américains en trois ans, sans quoi c'en serait fait de l'industrie automobile japonaise". [...]

« En 1937, je travaillais dans un tissage de la société Toyota Textiles. Un jour j'entendis quelqu'un, qui revenait d'un voyage à l'étranger, dire qu'un Allemand produisait trois fois plus qu'un Japonais et qu'un Américain produisait trois fois plus qu'un Allemand. Il fallait donc neuf Japonais pour faire le travail d'un Américain. [...]

« Je me disais qu'en raison de l'effort de guerre, notre productivité avait pu passer du neuvième au huitième de celle de l'Amérique. L'accroître encore de huit fois en trois ans - puisque le président Kiichiro Toyota avait dit que nous devions rattraper l'Amérique en trois ans -, la tâche apparaissait de toute façon insurmontable. Ne signifiait-elle pas que ce qui était fait par quatre-vingts hommes devrait l'être désormais pas dix seulement ? [...]

« La leçon à tirer de toutes ces comparaisons n'était évidemment pas qu'un Américain était huit, neuf ou dix fois plus laborieux, ou physiquement plus productif qu'un Japonais ; elle était que ce dernier devait gaspiller beaucoup de son travail. En conséquence, si nous parvenions à éliminer ces gaspillages, nous devrions pouvoir multiplier notre productivité par le facteur voulu. C'est cette idée qui fut à l'origine du système actuel de production Toyota. » (pp 15-16).

Le TPS est donc à l'origine un système fait pour rattraper la productivité de l'Amérique, selon l'ordre donné par le président de Toyota. Il n'est pas, à l'origine, un système fait pour les hommes ou pour humaniser le travail. C'est un système de compétition.

Continuons à lire les explications de Ohno :

« L'idée de base du Système Toyota est "l'élimination totale des gaspillages". Les deux piliers sur lesquels repose cette idée, et qui permettent de la concrétiser, sont (1) la production "juste à temps" et (2) l'"auto-activation" de la production (arrêt de la machine en cas de défaut). » (p. 16).

Ce qui fait que « la réduction des coûts est le but suprême. Il n'est désormais qu'une façon de rendre profitable une activité industrielle, c'est d'en réduire le coût. » (p. 21). Et la réduction des coûts passe, pour une bonne partie, par la réduction des effectifs.

Mais de l'importance de l'intelligence des hommes dans ce système, il n'en est question qu'à... l'avant dernière page où Ohno préconise que « les cadres et agents de maîtrise responsables de la production, de même que chacun des ouvriers, devraient eux aussi, utiliser leur intelligence avec plus de soupplesse dans leurs tâches respectives. » (p. 123).

Ce qui n'empêche pas François Dalle, dans la préface d'écrire : « Pourrait-on terminer cette nécessairement rapide évocation du livre d'Ohno sans mentionner la part qui y est faite à l'homme ? [...] C'est que ces organisations (de production à la Ohno) imposent une participation active de tous. Le fait d'y considérer les hommes, et non pas l'argent, les machines, ou les chefs, comme la ressource la plus précieuse, est peut être la clef de tout. » (p. 7).

Bien sûr, Ohno parle de l'importance du travail en équipe, de l'entraide mutuelle, mais, comme nous le verrons, ces points sont effectivement "imposés" en particulier par le système de salaire mis en place. Cependant, nulle part, Ohno ne parle de participation des ouvriers à la résolution des problèmes, à l'amélioration de la qualité, ni à l'amélioration des conditions de travail. Si on examine bien ce livre, pour Ohno, l'opérateur doit être formé et surveillé pour réaliser le mieux possible et de manière la plus efficace possible la tâche qui lui est attribuée.

François Dalle, qui rédige sa préface en 1990, est victime de la vague japonaise submergeant l'occident... alors que Toyota est en train de faire évoluer son système de manière significative...

 

Prochain billet : pourquoi un sous-effectif systématique chez Toyota ?

Publié dans Toyota

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E. Kobayashi 26/10/2009 17:45


Un livre vient d'apparaitre sur le sujet:

http://www.amazon.com/truth-about-Toyota-TPS/dp/2917260025/ref=sr_1_6?ie=UTF8&s=books&qid=1256573135&sr=8-6

Il explique l'échec de TPS à résoudre les problèmes de Toyota.


Bernard Sady 27/10/2009 22:19


Bonsoir Eichi,

Votre livre semble effectivement intéressant. (Vous en êtes bien l'auteur?)
J'essaierai de le lire et de le commenter.
Savez-vous s'il va être traduit en français?


Duval 26/05/2008 08:47

Je vous cite :
"Mes sources en dehors de l'ouvrage de Kamata :
- (...)
- Les blogs traitant de Toyota. En particulier, les commentaires qui apportent des informations très intéressantes."

Du pur Wikipédia.
Comme quoi la critique est aisée mais l'art est difficile...

Bernard Sady 27/05/2008 21:18


Tout à fait d'accord pour dire que la critique est aisée, mais l'art difficile... Votre commentaire en est une bonne illustration... Car comparer les commentaires faits sur des blogs à
Wikipédia c'est, il me semble, mélanger tous les genres du Web 2.0... Les blogs et encore moins les commentaires n'ont pour but de créer une Encyclopédie digne de Diderot et
d'Alembert... De plus, vous allez un peu vite, car vous ne savez pas ce que j'ai trouvé d'intéressant dans les commentaires de ces blogs. Et ce que j'y ai trouvé aurait très
certainement été refusé par Wikipédia comme "non sourcé". Il s'agit de témoignages de personnes travaillant à Onnaing. Il y en a suffisamment et assez diversifiés pour se faire une bonne opinion.
Et certains donnent des faits. Pour ma part, je ne prétends pas faire une encyclopédie, mais simplement donner mon avis à partir de mon expérience et de mes recherches sur des questions touchant au
management.