Le sous-travail : suite

Publié le par Bernard Sady

L'interview de François Dupuy paru dans Les Echos du 20 mai dernier continue à faire des remous...



C'est d'abord une réponse de Luc Peillon, « journaliste social », dans "Le Cercle Economie" le 25 mai 2009 sous le titre "La France malade du sous-travail, vraiment?".


Après avoir résumé la théorie de François Dupuis - « François Dupuy, consultant, dénonce comme une tendance générale le "sous-travail" en France, conduisant "certains" salariés à œuvrer, dans la réalité, moins d'un quart du temps inscrit au contrat de travail. Un phénomène qui "corrode la société en profondeur". » -, il fait une critique en deux points : « sa théorie contredit la plupart des dernières études sur les conditions de travail et la productivité des salariés, tout en remettant en cause les récentes réorganisations d'entreprises. »


Avec force références et statistiques, Peillon démontre que le travail s'est intensifié en France, les TMS et « l'augmentation de la charge mentale » étant des preuves de cette intensification. Oui, mais cela n'enlève rien à ce que dit Dupuy : il y en a qui ne font rien (ou pas grand-chose) alors que d'autres (les intérimaires) se tuent à la tâche.


Pour Peillon, la cause de cette intensification vient des nouvelles méthodes développées ces 20 dernières années :

« Ce processus d'intensification est précisément, et en partie, dû au travail d'intervenants extérieurs à l'entreprise, qui n'ont cessé de contribuer aux effort de productivité, et de répandre des process qualité, faisant parfois du travail "prescrit" une illusion pour le client et une angoisse pour le salarié. Car la "qualité totale" et autres prescriptions très encadrées des process de travail constituent un facteur aujourd'hui reconnu de stress au travail. Le développement de l'autonomie pour certains salariés contribuant à ces mutations s'est accompagné d'une plus grande angoisse quant aux objectifs à remplir. »


Donc, selon Peillon, si le travail est encadré, le salarié est stressé et si on développe l'autonomie, le salarié est angoissé... Pas simple...


En réalité, Peillon a à la fois raison et tort : tout est une question d'équilibre. Les prescriptions qu'on appelle également "standards" doivent avoir la précision nécessaire à l'accomplissement du travail. Mais les opérateurs doivent pouvoir donner leur avis sur ces standards et les améliorer.


Quant à l'autonomie, elle ne se décrète pas, mais elle doit se préparer. Michel Hervé l'a bien expliqué dans les premières pages de son livre "De la pyramide aux réseaux" à partir de son expérience personnelle.

Cette autonomie concerne tous les échelons hiérarchiques, car chacun a ses objectifs fixés par le niveau supérieur. Pour éviter cette « angoisse », il est préférable que chacun puisse réellement négocier ces objectifs. Et il ne faut pas qu'une personne ait plusieurs "chefs" qui fixent chacun leurs objectifs, comme cela se passe dans les organisations matricielles (Cf. Technocentre de Renault).


Peillon termine : « Au total, plus de quatre entreprises sur cinq se sont inscrites dans un processus de réorganisation entre 1993 et 1997 (iso, qualité totale, juste à temps...). Ces réorganisations massives, le plus souvent accompagnées d'une formalisation plus importante du travail, auraient ainsi contribué, si l'on suit François Dupuy, à un développement du sous-travail? »

J'ai relu plusieurs fois l'interview de Dupuy et je n'ai rien vu de tel... C'est trop facile d'inventer les pensées de son adversaire...


En conclusion, je dirais que Peillon est l'exemple type de ceux qui n'acceptent pas qu'on puisse oser envisager un instant que les employés (et surtout les fonctionnaires dont il ne parle pas...) ne travailleraient qu'une partie d'une journée normale... Je n'insiste pas.



François Dupuy a répondu à ses détracteurs lors d'un tchat le 11 juin dernier.

Enjeux - Les Echos a reproduit ce dialogue dans un article au titre révélateur "Sous-travail, fantasme ou réalité ?". En voici les points nouveaux ou qui me semblent importants :



1. François Dupuy répond d'emblée à la question concernant l'apparente opposition entre la productivité moyenne des français et le sous-travail : « Il n'y a pas de contradiction entre une bonne productivité et les phénomènes de sous-travail dont je parle : dans la plupart des entreprises qui les subissent, ce sont des intérimaires ou des contractuels qui compensent la faible productivité des premiers. Dès lors, des calculs qui portent sur des moyennes font apparaître des chiffres tout à fait acceptables.


« D'autre part, le sous-travail ne vise pas ceux qui ne font pas leurs 7 heures ou 8 heures pleines, ce qui est bien sûr impossible. Il démarre lorsque la différence entre le temps supposé et le temps effectif passe un seuil que j'évalue à 25%. »


Ce n'est pas le fait de prendre des pauses ou d'aller à la machine à café qui constitue le sous-travail. Non, c'est lorsqu'un employé travaille moins de 75% de son temps de présence : il ne fait rien pendant 2 heures pour une durée du temps de travail de 8 heures... 



2. Ensuite, il répond à la valeur scientifique de ses affirmations : « Votre question suppose que toute réalité sociale est mesurable. Ça n'est évidemment pas le cas et heureusement, car s'il en était ainsi, cela réduirait les sociétés humaines à des phénomènes simples et homogènes. Jusqu'ici, le sous-travail a fait partie de nos "indicibles". Il n'a donc été que très partiellement mesuré et de façon très ponctuelle. J'espère que ce débat sera l'occasion d'aller plus loin non pas dans la mesure mais dans l'identification du phénomène. »


C'est exact : tout n'est pas mesurable. Il faut arrêter de considérer que n'est vrai que ce qui est mesurable. Il donne un exemple indiscutable : « Excusez l'exemple que je vais vous donner, mais nous n'avons pas eu besoin de quantifier un phénomène comme la pédophilie pour savoir qu'il nécessite une extrême vigilance. »



3. A la question concernant les solutions pour sortir de cette situation, il reconnaît qu'il n'a pas de solution... : « C'est une question très complexe, car nous sommes dans un cercle vicieux qui peut se décrire ainsi : une partie des salariés cherchent, pour des raisons qui restent à analyser, à échapper aux contraintes inhérentes à tout travail ; les entreprises cherchent à échapper à la dépendance vis-à-vis du travail. Et la pauvreté du dialogue social en France rend très difficile de parler ouvertement de cette question et de ces conséquences. Par l'interview que j'ai faite, j'espère faciliter l'ouverture du débat mais nous sommes au tout début de ce processus. »


Plus loin, il reprend ce thème. : « Pour me résumer, réfléchissez à ce paradoxe français : nous cumulons à la fois un problème d'emploi et un problème de travail. »


Un nuage de conflit (Goldratt) intéressant à analyser... et un débat passionnant. Mais en attendant, les entreprises veulent se débarrasser le plus possible de ces travailleurs qui ne veulent rien faire...


C'était un des points importants de l'interview de Dupuy : « les entreprises s'efforcent alors de réduire leur dépendance au travail. Elles le font en délocalisant. L'objectif premier de nombreuses délocalisations n'est pas de faire travailler des gens moins payés... mais de faire travailler des gens ! Pour cette seule raison, une grande entreprise industrielle envisage ainsi de réduire ses effectifs dans ses usines en France... de 85 %. L'autre moyen de réduire la dépendance au travail, c'est l'informatisation et la mécanisation. Dans la logistique par exemple, les entreprises réfléchissent à remplacer les hommes par des robots dans les entrepôts. Le sous-travail tue le travail. Pire encore : le sous-travail permet à une génération de vivre confortablement en tuant le travail pour la génération suivante. »


Je ne suis pas sûr que la motivation première des entreprises pour délocaliser ou automatiser soit le sous-travail... C'est un point sur lequel il faudra que je revienne.



4. En réponse à une autre question, il aborde la question de la sous-organisation qui serait une cause du sous-travail : « Vous évoquez enfin le problème très intéressant de la sous-organisation. Vous avez raison. Les modes de fonctionnement qui sont ceux en particulier du secteur public, mais pas seulement, ont exclu le management de ces mêmes organisations. De ce point de vue, il est très difficile d'y instaurer des normes et ceci d'autant plus que le payeur, c'est-à-dire l'Etat, est éloigné et peu matérialisable. »



5. Il y a bien sûr la question concernant le chômage qui pourrait s'aggraver avec l'intensification du travail et donc la suppression du sous-travail...


La réponse est très pertinente : « Je ne vous suis pas sur ce terrain. En effet, si comme vous le dites, le sous-travail des uns se traduisait par l'emploi des autres de façon quasi mécanique, il n'y aurait pas lieu de s'en alerter. Mais ce n'est pas ce que l'on observe aujourd'hui : lorsque des "titulaires" travaillent insuffisamment, ce sont des précaires qui le compensent par leur propre sur-travail. Comme dans toutes sociétés humaines, les privilégiés supposent des exclus.


« Par ailleurs, comme je l'ai noté plus haut, ces phénomènes de sous-travail contribuent à accroître la méfiance générale vis-à-vis de ce même travail. La stratégie qui y est opposée, c'est-à-dire celle de réduire sa dépendance vis-à-vis du travail, amène à tuer l'emploi de demain. On peut donc penser que le sous-travail d'aujourd'hui est un des facteurs de réduction de l'emploi à venir. »

C'est bien vu si les entreprises cherchent effectivement à se libérer du sous-travail en supprimant... le travail...



6. Puis il aborde la situation de la France, pays "bloqué" et de "non confiance" : « Je vous renvoie au livre de Michel Crozier, "La société bloquée", qui doit bien avoir maintenant une quarantaine d'années ! Jusque-là, la société française a été à ce point bloquée qu'elle n'a changé que par des mouvements brutaux. Ce mode de changement a bien entendu des coûts humains et financiers élevés. Il resterait à savoir comment on peut sortir de cette logique de conservatisme et d'affrontement. Pour le moment, personne ne semble avoir trouvé une réponse satisfaisante à cette question. »


Et plus loin : « Vous avez raison de noter, pour utiliser d'autres termes, que la France est un pays de non confiance. En son temps, Alain Peyrefitte l'avait brillamment montré. Cette non confiance, toutes les études l'ont observé, produit beaucoup d'apathie et des stratégies de retrait. Il n'y a donc pas de doute qu'elle est un facteur supplémentaire de non investissement dans le travail. Cela dit, ce que nous venons d'énoncer est connu de tous mais géré par personne. Cela fait partie des blocages de la société française. »


Je ne suis pas d'accord avec l'approche d'Alain Peyrefitte dans "Le Mal Français". Ce livre a été trop caricatural sur les causes de ce mal pour être crédible. Mais il est vrai que la France présente des blocages. Le plus difficile est d'en déterminer les causes, et ce n'est pas le plus simple.



7. Finalement, il explicite où se trouve le sous-travail dans les entreprises privées : « Dans le secteur privé, ce que j'ai repéré par des études effectuées par mes soins, ou par des témoignages qui m'ont été envoyés, ce sont des "poches" de sous-travail. On les repère principalement dans deux types d'entreprises : celles pour qui la productivité compte très peu par rapport à la marge qu'elles font dans leur secteur, et il y en a plus que l'on ne croit ; et celles qui viennent elles-mêmes du secteur public, parapublic ou ex-public. Mais dans ce cas-là, elles "souffrent" d'habitudes prises dans leur statut antérieur. »


Ces observations concernant les poches de sous-travail sont intéressantes. Il revient donc sur sa première affirmation qui était de dire que le sous-travail se généralisait...


Conclusions : François Dupuy a précisé sa pensée et répondu à quelques objections. Il reconnaît également que le sous-travail ne se trouve pas partout, mais dans les administrations et dans des poches au sein des entreprises privées.


Il convient cependant de lutter contre ce sous-travail, car en-dehors du fait que ce soit particulièrement injuste (ce sont les contribuables privés qui paient le sous-travail des fonctionnaires... ou les intrimaires qui compensent...), c'est un risque important pour la pérennité des entreprises qui risquent de se retrouver un jour ou l'autre face à une concurrence plus performante en matière de productivité et ce sera alors trop tard pour réagir.


Mais la question est de savoir comment éviter ce sous-travail... et régler le conflit emploi - travail...

Donc, réflexion à poursuivre.

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