Le But de l'entreprise (3)

Publié le par Bernard Sady

Après avoir présenté la position de Franck Riboud, voici maintenant la position de Peter F. Drucker dans "The practice of Management" publié en 1954 et traduit en français en 1957 sous le titre "La pratique de le direction des entreprises" (pp. 47 - 49).



Une affaire ne peut se définir ou s'expliquer en fonction du profit.


L'homme d'affaire moyen à qui l'on demande : « Qu'est-ce qu'une affaire ? » répondra probablement : « Une affaire est une organisation qui permet de réaliser des bénéfices. » L'économiste moyen fera probablement la même réponse. Et pourtant cette réponse n'est pas seulement fausse, mais elle n'a rien à voir avec le sujet.


De même, a fait totalement faillite une théorie économique généralement admise qui s'applique à l'entreprise et à son comportement. Il s'agit de la théorie de la poursuite du profit maximum - paraphrase compliquée du vieux dicton  « acheter bon marché et revendre cher ». Cette formule peut expliquer parfaitement la façon de procéder de Richard Stears. Mais là où elle fait faillite, c'est précisément quand elle se montre incapable d'expliquer comment Sears Roebuck (ou n'importe quelle entreprise) fonctionne, ni comment elle devrait fonctionner.


L'insuffisance d'une telle formule apparaît nettement dans les efforts que les économistes eux-mêmes doivent faire pour la sauver. Joel Dean, le plus brillant et le plus fécond d'entre eux quand il analyse aujourd'hui une affaire, s'en tient à cette formule, voici comment il la définit :


« La théorie économique admet l'axiome fondamental que la poursuite du profit maximum est l'objet essentiel de chaque entreprise. Mais, au cours de ces dernières années, les théoriciens ont prétendu que le profit maximum devait être étendu à de longues périodes de temps, qu'il devait s'appliquer aux revenus des dirigeants plutôt qu'à ceux des actionnaires, qu'il devait tenir compte des bénéfices non financiers, tels que l'augmentation des loisirs pour les dirigeants surmenés, des relations plus agréables entre les échelons équivalents des cadres.

« Le "profit maximum" permet de tenir compte de considérations particulières telles que la limitation de la concurrence, le maintien du contrôle de la direction, la parade contre les demandes d'augmentation de salaires, et la protection contre les procès anti-trust. Cette conception est devenue si générale et si nébuleuse qu'on peut l'appliquer à tous les buts de la vie humaine.

« Cette tendance montre que les théoriciens se rendent compte de plus en plus qu'un grand nombre d'entreprises, et en particulier les grosses affaires, ne fonctionnent pas suivant le principe du profit maximum en ce qui concerne les frais et revenus marginaux. »



Certes un théorème qui ne peut être utilisé qu'en démontrant sa non-existence n'a plus de sens ni d'utilité.


Cela ne veut pas dire que profit et rentabilité sont sans importance mais que la rentabilité n'est pas le but de l'existence d'une affaire et de son activité, qu'elle leur impose seulement une limite. Le profit n'est pas l'explication, la cause ou la raison d'être du comportement de l'affaire et de ses décisions, mais la preuve de leur valeur économique. Si des saints étaient assis dans les fauteuils des hommes d'affaires, ils devraient quand même tenir compte de l'élément profit, malgré leur absence totale d'intérêt personnel. Ce principe s'applique avec autant de force à des hommes qui sont loin d'être des saints : aux commissaires qui dirigent les entreprises en Union Soviétique. Le problème que doit résoudre toute affaire n'est pas la poursuite du profit maximum mais la réalisation d'un bénéfice suffisant pour couvrir les risques de fluctuations économiques et ainsi éviter les pertes.


A la base de cette confusion, on trouve la croyance erronée que la raison d'agir d'un individu - ce que l'on appelle « le mobile de profit » de l'homme d'affaires - est l'explication de son comportement ou le guide de son action. Il est même plus douteux qu'il puisse exister un « motif de profit ». Cette expression fut inventée par les économistes classiques pour expliquer un comportement économique qui autrement n'aurait aucun sens. Cependant, il n'y a jamais eu que des preuves négatives de l'existence du mobile de profit. Et nous avons trouvé depuis longtemps l'explication véritable du phénomène des variations et de la poussée économiques, que le « mobile du profit » était à l'origine destiné à expliquer.


Mais pour comprendre la conduite d'une affaire, pour comprendre son profit et sa rentabilité, il est hors de propos de savoir s'il y a mobile de profit ou non. Que Jim Smith ait entrepris une affaire afin de réaliser un bénéfice ne concerne que lui et le ciel. Ce fait ne nous explique ni ce qu'il fait, ni comment il le fait. Nous n'apprenons rien du travail d'un prospecteur recherchant de l'uranium dans le désert du Nevada si l'on nous dit qu'il tente de faire fortune. Nous n'apprenons rien du travail d'un cardiologue si l'on nous dit qu'il essaie de gagner sa vie, ou même qu'il essaie de faire du bien à l'humanité. Le mobile du profit et la recherche du profit maximum qui en découle n'ont pas plus de rapport avec le fonctionnement ou le but d'une affaire qu'avec la mission de diriger une affaire.


En réalité, cette conception est plus que hors de propos. Elle est nuisible. Elle est responsable du malentendu sur la nature du profit et de l'hostilité bien enracinée vis-à-vis du profit, qui sont parmi les plaies les plus dangereuses de notre société industrielle. Elle est en grande partie responsable des pires erreurs de la politique publique aux Etats-Unis aussi bien qu'en Europe occidentale - erreurs qui ont pour base l'incompréhension de la nature, de la fonction et des buts de l'entreprise.



Le but d'une affaire


Si nous voulons savoir ce qu'est une affaire, il nous faut commencer par étudier le but qu'elle se propose. Ce but doit être recherché à l'extérieur de l'affaire elle-même : en fait, il doit se trouver dans la société, puisque l'entreprise est un organe de la société. La seule définition valable du but que se propose une affaire est : se créer une clientèle.


Les marchés n'ont pas été créés par Dieu, ni par la nature, ni par des forces économiques, mais par des hommes d'affaires. Ils satisfont un besoin que le client a peut-être éprouvé avant qu'on lui ait fourni les moyens de le satisfaire. Ce besoin même, comme le besoin de nourriture en temps de famine, a pu dominer la vie du client et remplir toutes ses veilles. Mais ce n'était alors qu'un besoin théorique, et c'est seulement l'homme d'affaires, en offrant de le satisfaire, qui crée le client et le marché. Ce besoin peut même n'avoir été qu'un besoin ignoré. Il n'existait peut-être même pas avant l'intervention de l'affaire qui le créa par la publicité, par l'étude des ventes, ou en inventant quelque chose de nouveau. Dans tous les cas, c'est l'affaire qui a créé le client.

Inversement, c'est le client qui détermine ce que sera l'affaire. Car il est le client et c'est lui seul qui, en consentant à payer pour l'acquisition d'un bien ou d'un service, transforme les ressources en richesses, les matières en biens. Ce que l'affaire pense qu'elle produit n'a pas grande importance - en particulier pour son avenir et pour sa réussite. Ce que le client pense qu'il achète, ce qu'il considère comme une « valeur » est par contre d'importance décisive. C'est cela qui détermine ce qu'est l'affaire, ce qu'elle produit, et montre si elle doit réussir.


Le client est le pilier de l'affaire, il la maintient en vie. Lui seul lui donne du travail. Et c'est pour approvisionner le consommateur que la société confie à l'entreprise ses ressources productrices de richesses.


 

L'approche de Drucker est intéressante. Pour lui, il n'y a qu'un seul but pour une entreprise : se créer des clients. C'est un des trois buts préconisés par Goldratt.

 

A suivre...

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