Internet nous rend-il stupide ? (1)

Publié le par Bernard Sady

Ces derniers mois, la blogosphère a été quelque peu perturbée par un article de Nicolas Carr « Is Google making us stupid ? », publié dans The Atlantic en juin 2008.


Framablog en a fait une bonne traduction sous le titre « Internet et Google vont-ils finir par nous abrutir ? »

Ce titre n’est pas très bon, car pour Nicolas Carr il s’agit beaucoup plus d’une modification de notre manière de penser que d’un simple abrutissement, comme lorsque nous avons regardé la télé toute une après-midi.


 

Plusieurs blogs ont fait référence à cet article. En particulier, Alithia, la pourfendeuse de Wikipédia, dans un très bon article intitulé « Les effets d'Internet, Google - conjugués à Wikipédia - nous rendent-ils idiots ? » 


Cet été, Valeurs Actuelles en a fait également une recension dans son numéro du 23 juillet, parmi plusieurs prises de position intéressantes de personnalités sur les dangers liés à Internet. La couverture de ce numéro avait d’ailleurs comme titre « Internet rend-il idiot ? »

 

Mais il faut remarquer également que cet article de Nicolas Carr a été ignoré de la plupart des « encenseurs » de la génération Y et du Web 2.0. Il est vrai que cet article va à l’encontre de toutes leurs théories…

 


Entrons dans le vif du sujet en l’éclairant de ce que nous avons déjà dit au sujet du “cerveau droit – cerveau gauche”.

 

Pour Nicolas Carr, le constat est inquiétant : « Ces dernières années, j’ai eu la désagréable impression que quelqu’un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. Mon esprit ne disparaît pas, je n’irai pas jusque là, mais il est en train de changer. Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte. »


Il donne une explication : « Je crois savoir ce qui se passe. Cela fait maintenant plus de dix ans que je passe énormément de temps sur la toile, à faire des recherches, à surfer et même parfois à apporter ma pierre aux immenses bases de données d’Internet. En tant qu’écrivain, j’ai reçu le Web comme une bénédiction. Les recherches, autrefois synonymes de journées entières au milieu des livres et magazines des bibliothèques, s’effectuent désormais en un instant. Quelques recherches sur Google, quelques clics de lien en lien et j’obtiens le fait révélateur ou la citation piquante que j’espérais. Même lorsque je ne travaille pas, il y a de grandes chances que je sois en pleine exploration du dédale rempli d’informations qu’est le Web ou en train de lire ou d’écrire des e-mails, de parcourir les titres de l’actualité et les derniers billets de mes blogs favoris, de regarder des vidéos et d’écouter des podcasts ou simplement de vagabonder d’un lien à un autre, puis à un autre encore. (À la différence des notes de bas de page, auxquelles on les apparente parfois, les liens hypertextes ne se contentent pas de faire référence à d’autres ouvrages ; ils vous attirent inexorablement vers ces nouveaux contenus.)


« Pour moi, comme pour d’autres, le Net est devenu un media universel, le tuyau d’où provient la plupart des informations qui passent par mes yeux et mes oreilles. Les avantages sont nombreux d’avoir un accès immédiat à un magasin d’information d’une telle richesse, et ces avantages ont été largement décrits et applaudis comme il se doit. “Le souvenir parfait de la mémoire du silicium”, a écrit Clive Thompson de Wired, “peut être une fantastique aubaine pour la réflexion.”

Mais cette aubaine a un prix. Comme le théoricien des média Marshall McLuhan le faisait remarquer dans les années 60, les média ne sont pas uniquement un canal passif d’information. Ils fournissent les bases de la réflexion, mais ils modèlent également le processus de la pensée. Et il semble que le Net érode ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski. »


Ce qui est impressionnant, c’est qu’il n’est pas le seul à ressentir ces effets : « Lorsque j’évoque mes problèmes de lecture avec des amis et des connaissances, amateurs de littérature pour la plupart, ils me disent vivre la même expérience. Plus ils utilisent le Web, plus ils doivent se battre pour rester concentrés sur de longues pages d’écriture. Certains des bloggeurs que je lis ont également commencé à mentionner ce phénomène. Scott Karp, qui tient un blog sur les média en ligne, a récemment confessé qu’il avait complètement arrêté de lire des livres. “J’étais spécialisé en littérature à l’université et je passais mon temps à lire des livres”, écrit-il. “Que s’est-il passé ?” Il essaie de deviner la réponse : “Peut-être que je ne lis plus que sur Internet, non pas parce que ma façon de lire a changé (c’est à dire parce que je rechercherais la facilité), mais plutôt parce que ma façon de PENSER a changé ?” »


Un autre cas : « Bruce Friedman, qui blogue régulièrement sur l’utilisation des ordinateurs en médecine, décrit également la façon dont Internet a transformé ses habitudes intellectuelles. “J’ai désormais perdu presque totalement la capacité de lire et d’absorber un long article, qu’il soit sur le Web ou imprimé”, écrivait-il plus tôt cette année. Friedman, un pathologiste qui a longtemps été professeur l’école à de médecine du Michigan, a développé son commentaire lors d’une conversation téléphonique avec moi. Ses pensées, dit-il, ont acquis un style “staccato”, à l’image de la façon dont il scanne rapidement de petits passages de texte provenant de multiples sources en ligne. “Je ne peux plus lire Guerre et Paix”, admet-il. “J’ai perdu la capacité de le faire. Même un billet de blog de plus de trois ou quatre paragraphes est trop long pour que je l’absorbe. Je l’effleure à peine.” »


Ce ne pourraient être que des anecdotes, mais des études commencent à cerner le phénomène : « une étude publiée récemment sur les habitudes de recherches en ligne, conduite par des spécialistes de l’université de Londres, suggère que nous assistons peut-être à de profonds changements de notre façon de lire et de penser. Dans le cadre de ce programme de recherche de cinq ans, ils ont examiné des traces informatiques renseignant sur le comportement des visiteurs de deux sites populaires de recherche, l’un exploité par la bibliothèque britannique et l’autre par un consortium éducatif anglais, qui fournissent un accès à des articles de journaux, des livres électroniques et d’autres sources d’informations écrites. Ils ont découvert que les personnes utilisant ces sites présentaient « une forme d’activité d’écrémage », sautant d’une source à une autre et revenant rarement à une source qu’ils avaient déjà visitée. En règle générale, ils ne lisent pas plus d’une ou deux pages d’un article ou d’un livre avant de “bondir” vers un autre site. Parfois, ils sauvegardent un article long, mais il n’y a aucune preuve qu’ils y reviendront jamais et le liront réellement. Les auteurs de l’étude rapportent ceci : “Il est évident que les utilisateurs ne lisent pas en ligne dans le sens traditionnel. En effet, des signes montrent que de nouvelles formes de “lecture” apparaissent lorsque les utilisateurs “super-naviguent” horizontalement de par les titres, les contenus des pages et les résumés pour parvenir à des résultats rapides. Il semblerait presque qu’ils vont en ligne pour éviter de lire de manière traditionnelle.” »


Quel est ce nouveau mode de lecture ? : « Grâce à l’omniprésence du texte sur Internet, sans même parler de la popularité des textos sur les téléphones portables, nous lisons peut-être davantage aujourd’hui que dans les années 70 ou 80, lorsque la télévision était le média de choix. Mais il s’agit d’une façon différente de lire, qui cache une façon différente de penser, peut-être même un nouveau sens de l’identité. “Nous ne sommes pas seulement ce que nous lisons”, dit Maryanne Wolf, psychologue du développement à l’université Tufts et l’auteur de “Proust et le Calamar : l’histoire et la science du cerveau qui lit.”. “Nous sommes définis par notre façon de lire.” Wolf s’inquiète que le style de lecture promu par le Net, un style qui place “l’efficacité” et “l’immédiateté” au-dessus de tout, puisse fragiliser notre capacité pour le style de lecture profonde qui a émergé avec une technologie plus ancienne, l’imprimerie, qui a permis de rendre banals les ouvrages longs et complexes. Lorsque nous lisons en ligne, dit-elle, nous avons tendance à devenir de “simples décodeurs de l’information”. Notre capacité à interpréter le texte, à réaliser les riches connexions mentales qui se produisent lorsque nous lisons profondément et sans distraction, reste largement inutilisée. »


Les explications rejoignent celles d’Elisabeth Nuyts ou celles du Docteur Wetstein Badour : « La lecture, explique Wolf, n’est pas une capacité instinctive de l’être humain. Elle n’est pas inscrite dans nos gènes de la même façon que le langage. Nous devons apprendre à nos esprits comment traduire les caractères symboliques que nous voyons dans un langage que nous comprenons. Et le médium ou toute autre technologie que nous utilisons pour apprendre et exercer la lecture joue un rôle important dans la façon dont les circuits neuronaux sont modelés dans nos cerveaux. Les expériences montrent que les lecteurs d’idéogrammes, comme les chinois, développent un circuit mental pour lire très différent des circuits trouvés parmi ceux qui utilisent un langage écrit employant un alphabet. Les variations s’étendent à travers de nombreuses régions du cerveau, incluant celles qui gouvernent des fonctions cognitives essentielles comme la mémoire et l’interprétation des stimuli visuels et auditifs. De la même façon, nous pouvons nous attendre à ce que les circuits tissés par notre utilisation du Net seront différents de ceux tissés par notre lecture des livres et d’autres ouvrages imprimés. »


Oui, de la même manière qu’il est possible de rééduquer un enfant (c’est-à-dire créer des circuits cohérents) à la lecture, lorsque celui-ci a mal appris, il est vraisemblable que le cerveau peut créer de nouveaux circuits préférentiels suite à de mauvaises habitudes de lecture. Et donc de pensée.



Il se pose alors deux questions. Ce phénomène vient-il d’Internet en tant que tel comme le souligne Alithia : « L'outil n'est pas neutre, en effet. Il influe sur les comportements et les habitudes, il force à la rapidité, il entraîne au survol, il détourne des textes longs et des livres. La plupart des internautes le reconnaissent, ils ne lisent pas les textes en entier, non plus que les textes longs. Ils voient trop de textes et reçoivent trop d'informations, circulent entre trop de sites, ils ne savent plus lire. Des études ont montré que les temps de passage sur les sites sont extrêmement courts. » Ou bien un outil est-il neutre et c’est l’usage qu’en font les personnes qui peut le rendre néfaste ?


La deuxième question concerne les générations futures, car comme le dit également Alithia : « Ainsi en va-t-il de gens qui ont suivi une formation universitaire approfondie. Alors, qu'en est-il et qu'en sera-t-il des générations qui sont nées avec le Net et n'ont connu que cette pratique de zapping et d'inattention généralisée qui formatent leur cerveau autrement que celui formé par le temps de l'étude long et nécessairement lent ? »

La réponse à la première question me semble assez simple : un outil en tant que tel est neutre. C’est l’utilisation qui en est faite qui le rend utile ou néfaste. Un marteau est un outil formidable pour planter des clous, mais le maladroit risque fort de se taper sur les doigts et de se faire très mal... Ce n’est pas pour cela qu’on rejettera le marteau. Il en est de même d’Internet. L’abus de la navigation peut provoquer des modifications (heureusement non irréversibles…) dans les circuits neuronaux. Par contre, c’est un formidable outil de recherche pour qui sait l’utiliser.


La réponse à la deuxième question est un peu plus complexe. En fait, ce qui fait la gravité du phénomène pour les nouvelles générations, c’est l’accumulation de l’hypertrophie du cerveau droit créée lors de l’apprentissage de la lecture, de la grammaire et des mathématiques dans les premières années de l’école primaire, et d’Internet qui, de la manière dont il est utilisé par la plupart des internautes n’utilise pratiquement que la partie droite du cerveau. On risque d’obtenir une génération, qui loin d’avoir les (merveilleux) attributs de la génération Y, n’aura qu’une faible capacité d’analyse, de réflexion et donc d’innovation.


Pour préciser mon propos, je vous cite Elisabeth Nuyts à la page 122 de son livre “L’école des illusionnistes”. Il s’agit de la conclusion de son étude des méthodes d’apprentissage de la lecture :

« Voilà des fiches de lecture sensées enseigner la lecture à l’enfant. Or que lui ont-elles appris ?

  • à poser le regard trois fois par ligne
  • à balayer le texte du regard à la recherche de mots identifiés par leur forme
  • à travailler uniquement  en reconnaissance, donc sans pouvoir découvrir des idées qu’on ne lui aurait pas désignées par avance, et sans la moindre autonomie de lecture
  • à lire sans jamais analyser, alors que la compréhension fine du texte et sa mémorisation sont liés à l’analyse
  • à effacer tout repère de temps et de logique
  • à travailler à un rythme qui ne permet pas de réfléchir
  • à dissocier parole, analyse, réflexion, lecture et écriture
  • à prendre la lecture robotique pour de la lecture
  • à s’habituer à des excitations visuelles. Or, tout se passe comme si, lors de ce type d’excitations, l’information ne pouvait plus être traitée par l’hémisphère raisonnable, le cerveau gauche. Au fil des exercices, l’apprenti lecteur va donc s’habituer à lire et à penser intuitivement, hors réflexion : cela bloquera sa faculté de compréhension rationnelle. 

« Voilà réunies toutes les conditions pour que l’enfant ne puisse pas lire intelligemment son texte. Il prendra l’habitude de lire très vite, en diagonale, en descendant, en quadrillant son texte, en anticipant la réponse à la question posée. En ne respectant jamais la chronologie des idées.»


La navigation destructurée sur Internet ne fera qu’amplifier et aggraver le phénomène.



Dans un prochain billet, je commenterai l’article de Valeurs Actuelles.

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