"J’ai fait HEC et je m’en excuse"...

Publié le par Bernard Sady

J'ai fait HECLe petit livre (112 pages) de Florence Noiville “J’ai fait HEC et je m’en excuse”, paru en septembre 2009, a jeté un pavé dans la mare des Ecoles de Commerce (pardon… de Management…).

 

En pleine crise économique, elle remet en cause un certain nombre de “vérités” qui se révèlent n’être que des “foutaises”, selon le mot de Sutton et Pfeffer.

 

J’ai hésité à le lire, mais après l’avoir lu, ou plutôt dévoré, j’avoue que ça a été un vrai plaisir : ça décoiffe !

 

 

Le premier chapitre a pour titre « Allez les cadres ! », nom de la promo de HEC sortie en 1984 à laquelle a appartenu Florence Noiville. Tout un programme, mais reflétant bien l’ambiance de l’époque. C’est à ce moment (1986) que Bernard Tapie créait sa première “Ecole de commerce et de vente Tapie”… 

 

« A l’époque, les plus pressés de bien gagner leur vie partaient à Londres travailler dans la finance. […] Ceux qui cherchaient le “fun” s’orientaient vers la pub ou le market’. C’était plus tendance de dire market’ que marketing, et nous on était smart, quick et tout ce qu’on veut. Une amie américaine nous appelait les high pots pour high potentials. Les autres étaient des ringards, incapables de comprendre la modernité et même la beauté de l’économie mondiale ! »


« Voilà, c’étaient les deux voies royales, les disciplines reines de l’école, la finance et le marketing. Et surtout, c’était les années 1980. Les jeunes diplômés se voyaient dérouler le tapis rouge : pourquoi aurait-il fallu réfléchir davantage ? Pourquoi aurait-il fallu remettre en question les finalités de ce bel édifice ? »


Et vingt cinq ans plus tard, c’est la plus grave crise depuis 1929. Elle s’interroge « sur la part de responsabilité que porte, dans ce désastre, l’enseignement dispensé dans les écoles de commerce. C’est moins l’enseignement tel qu’il était pratiqué dans les années 1980 qui fait problème, que l’incapacité de ces écoles à apercevoir, au cours des dix dernières années, les nombreux signes donnant à penser que, poussée à des limites extrêmes, l’économie capitaliste pouvait purement et simplement dérailler. En osmose totale avec les milieux d’affaires, ces écoles n’étaient-elles pas aux premières loges pour voir la catastrophe arriver ? »

 

Florence Noiville relie directement la crise avec « le mode de formation des élites économiques et financières. Elle découle largement, sinon de la mise en œuvre de techniques apprises dans les business schools, du moins de ce qu’on pourrait appeler l’esprit d’un capitalisme sans garde-fous que, finalement, nous avions été formés pour servir. »

 

Ce “service” du capitalisme est confirmé par une ESSEC de la même époque que Florence Noiville dans le commentaire d’un billet consacré au livre :


« Je me suis tout à fait reconnue dans le portait qu'elle dresse de cette génération de "business women" des années 80, formée pour n'avoir qu'un seul objectif : faire gagner le plus d'argent possible aux entreprises pour en gagner le plus possible soi-même... Comme elle, j'ai vite trouvé vain de mette toute mon énergie à aider une entreprise à faire toujours plus de profit, puis une autre et encore une autre, selon la logique du conseil en stratégie d'entreprise qui m'employait, secteur très valorisé à l'époque. »

L’objectif de Florence Noiville, à travers son livre est de poser la question de la responsabilité des grandes écoles de commerce dans la crise actuelle (elle n’est toujours pas terminée…)

 

Voici comment elle analyse les résultats de ces écoles. D’abord en citant Maurice Allais, prix Nobel d’économie :


« “L’économie mondiale tout entière repose aujourd’hui sur de gigantesques pyramides de dettes, prenant appui les unes sur les autres dans un équilibre fragile. Jamais dans le passé une pareille accumulation de promesses de payer ne s’était constatée. Jamais sans doute une telle instabilité potentielle n’était apparue avec une telle menace d’effondrement général.” C’est le prix Nobel d’économie Maurice Allais qui écrivait cela dans Le Figaro, dès 1998, pendant la crise financière asiatique. Maurice Allais ? Un vieux schnock, ont sans doute pensé mes camarades qui, à l’époque, à la City, à Wall Street ou à Hong Kong, pensaient plutôt à maximiser leurs bonus. »


Voilà pour la finance.


« Et le marketing, de son côté, qu’a-t-il produit ? Une surconsommation fébrile. Une “gigantesque pyramide” de faux besoins et de frustrations graves avec, comme jamais, des risques de surproduction, de chômage massif, de gaspillage irréversible des ressources naturelles. Bref, une société qui marche sur la tête en survalorisant ses marchands au détriment de ses chercheurs, de ses infirmières, de ses professeurs… »

 


Le modèle MMPRDC


Le chapitre deux est consacré au modèle MMPRDC.


Florence Noiville raconte « la première présentation » qu’elle a du faire « de “ses” résultats financiers devant la hiérarchie fraîchement débarquée du Minnesota » :


« J’avais scrupuleusement préparé mes slides (transparents) et je me suis mise à détailler ligne à ligne le P & L (profit and loss, ou compte d’exploitation) de mon activité. Avant même que j’en arrive au bottom line (bas de ligne), l’un des patrons m’a interrompue : “Listen, Florence, how can we make more profit ? The rest we don’t care about” (“Dis, Florence, comment peut-on faire plus de profit, le reste on s’en fout”).


« Pour maximiser le profit, l’équation de base que l’on apprend dans les écoles de commerce est extrêmement simple : on peut soit augmenter les revenus soit diminuer les coûts, ou bien sûr faire les deux à la fois. En l’occurrence, nous ne maîtrisions pas les recettes de notre activité. La plupart d’entre nous passions donc beaucoup de temps à chercher comment diminuer le headcount, c’est-à-dire les effectifs, qui étaient eux aussi passés au peigne fin tous les mois (-1 sur le headcount était en soi une grande victoire). Ainsi qu’à modifier les clés d’allocation de nos frais fixes pour s’en décharger au maximum sur les autres centres de profit. Cela ne me paraissait pas très constructif, mais je jouais le jeu comme les autres.


« La fois suivante, le même type a répété : “How can we make more profit ?”. J’ai gardé cette phrase en tête, elle résumait parfaitement le système, le système MMPRDC, Make More Profit, the Rest we Don’t Care about. Je n’en revenais pas que la réalité du terrain pût coller à ce point à ce que je pensais être les pires stéréotypes sur le monde de la gestion. Mon entreprise était-elle particulièrement cupide. Etait-ce une exception ?


« D’autres questions me préoccupaient. Est-ce que, finalement, c’était ça la leçon d’HEC ? Quel regard rétrospectif pouvais-je porter sur ce que j’avais appris ? L’impression que j’en gardais, c’est que rien d’autre ne comptait que le bottom line, le bas de ligne. Ou, en tous cas, si l’enseignement reçu avait été plus riche et plus nuancé, ce pour quoi j’avais été embauchée, au fond, c’était ça : le reste, on s’en moquait. »


Elle quitte cette entreprise « après quelques années de bons et loyaux services » pour se diriger vers le journalisme. Mais « sur le moment, le modèle MMPRDC ne [la] choquait pas »… Il l’« amusait plutôt. Comme un grand Monopoly où, pour acheter de plus en plus de maisons et d’hôtels sans passer par la case prison, il fallait être un peu plus malin que les autres, voilà tout. »


La conclusion du chapitre :


« Vingt cinq ans plus tard cependant, j’ai l’impression que le jeu s’est figé sur la case désastre. Non seulement le modèle MMPRDC  n’a pas réussi à Control Data Corporation, qui a été entièrement démantelé en 1989. Mais il me semble que le système qui nous a façonnés – et que nous avons tous contribués à reproduire – à causé de tels dégâts, et à une telle échelle, qu’il est urgent de le chambarder de fond en comble. Tout simplement parce qu’en l’absence de garde-fous, il est devenu incompatible avec un bon nombre de valeurs fondamentales. »

 


Les chapitres suivants sont consacrés à quelques exemples.

 

En voici les extraits les plus significatifs. Ce sont de véritables cris du cœur !


« Des indicateurs simples auraient dû nous alerter : quand le crédit croit plus vite que les revenus ou la richesse réelle d’une nation, c’est qu’il est tiré par un processus artificiel, donc hasardeux. Mais ce bon sens élémentaire, nous l’a-t-on assez inculqué dans nos études ? »


« Cette fille que j’admire et qui, à Louis-le-Grand, était l’une des meilleures de notre prépa, avait fini par mettre tous ses talents au profit d’une chose qui non seulement n’allait pas être utile au corps social, mais même allait lui nuire ! Quel gâchis ! »


« Longtemps, j’ai pensé qu’il était absurde de passer toute une vie à se battre, à quelque niveau que ce soit, pour qu’un produit A grignote des parts de marché sur son concurrent B. J’avais sûrement tort. Pourtant, n’était-ce pas, là encore, un formidable gâchis de cerveaux ? HEC ne fonctionnait-il pas  comme un énorme “aspirateur de talents” se nourrissant des meilleurs pour recracher au bout du compte – et sous l’étiquette d’élite économique et financière – des dirigeants âpres au gain, relativement inutiles à la société et, pour beaucoup, privés d’états d’âme ? »

 

« La difficulté à penser hors du cadre. Comme si cette étrange civilisation du lucre avait fini par tarir la source de notre fantaisie et de notre imagination. On nous encourage peu à penser hors du cadre. Encore une fois, le propre de la grande école n’est-il pas plutôt de reproduire du conforme au même. »


Pour ceux qui ont suivi mes billets sur le cerveau droit et le cerveau gauche, il est manifeste que c’est une hypertrophie du cerveau droit et une atrophie du cerveau gauche…

 

Nous venons de voir l’analyse de la situation faite par Florence Noiville.

 

Dans un prochain billet, nous verrons les solutions qu’elle préconise.

Publié dans Management factuel

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ALIX 09/04/2015 18:46

Le problème de cette jeune femme... c'est qu'elle a une position aujourd'hui digne de tout hec...qu'elle pratique la ségrégation sociale que fait tout HEC, et qu'elle n'aime pas ces camarades de promo car elle est 'supérieure' à eux, travaillant elle dans non pas le business mais 'l'intellecte'. En fait les repentis sont pire que les clones HEC

fix 08/02/2010 19:00


Faut conserver la foi, dans dix ans on aura le meme livre avec les ingenieurs.
(bon qui se lance?)

Il y un livre tres interressant sur le sujet ecrit en 1995 par Michel Crozier:
La Crise de l'intelligence, Paris, Interéditions, 1995
sous titre evocateur: essai sur l'impuissance des elites a se reformer.

Assez deseperant au deumeurant puisqu'il ne propose rien, mais la sociologie des elites est tres bien decortiquee...

Sinon, je vois toutes ces ecoles plus comme un ascenseur social que la formation d'une elite intellectuelle. S'il fallait des types intelligents pour eviter les catastrophes, ca se saurait depuis
le temps, depuis le temps qu'il nous dirige...


Bernard Sady 08/02/2010 20:23


Re-bonsoir Fix,

Pas d'accord avec toi sur les ingénieurs. Ils sont moins pires que les financiers et les marketteurs... En général, ils ont un peu plus les pieds sur terre, même s'ils ne sont pas indemnes de tout
reproche. Le principal reproche qu'on peut leur faire (et ce n'est pas négligeable), c'est de trop s'occuper des machines et pas des hommes et de réduire ces derniers à des prolongements de
machine.
Merci en tous ca de la référence du livre de Crozier. Je ne connaissais pas. A lire donc un de ces jours.
Concernant le produit de ces écoles, c'est hélas la seule élite que nous avons, ou du moins celle qui est reconnue. Ce sont les produits de ces écoles qui occupent les places de décision dans les
monde économique. Et c'est souvent le plus important. Il y a aussi une partie de cette élite (avec l'élite sortie de l'ENA) qui se retrouve aux postes de décisions politiques.
Mais je suis d'accord avec toi, l'intelligence (ou une certaine forme d'intelligence favorisée par l'hypertrophie d'une partie du cerveau...) ne suffit pas pour éviter les catastrophes.


Jean-Michel 08/02/2010 01:10


Bonsoir Bernard,

C'est vrai, j'ai encore à étudier la question cerveau gauche - cerveau droit, et à commencer par vos articles sur ce sujet. Le "néant mental" est un trop vaste sujet pour le réduire à cette
anecdote. Dans mon esprit, il survient dans une civilisation
entièrement tournée vers les biens matériels, l'avoir et non l'être en deux mots.
Mais ce sont les images qui comptaient le plus dans ce site allemand, sachant que les "Bergwerksmaschinen" sont des engins d'exploration minière. Des dates figuraient sur des documents abandonnés,
des dessins d'ensemble de machines,
à côté de vieilles tables à dessin industriel, j'ai échoué à en tirer tous les renseignements que je désirais certes. Comme un archéologue du dimanche !
Bon j'ai raté mon coup ! Mille excuses !


Bernard Sady 08/02/2010 20:02


Bonsoir Jean-Michel,

Je comprends mieux votre notion de néant mental. Vous parliez de civilisation et j'en étais resté à l'individu...

C'est vrai que les photos de cette usine abandonnée sont impressionantes.


Jean-Michel 06/02/2010 01:00


Bonsoir Bernard,
Ah les années Tapie, l'homme à compartiments "Wonder" dans le dos qui tombe en panne en plein couloir. Même Yves montand nous faisait la leçon "La crise connais pas !". Mais ce départ la fleur au
fusil on a connu l'ambiance, trés futile,
bourrée de prétentions et beaucoup moins de réflexions réelles.
Ce chef-d'oeuvre de néant mental :

« Dis, Florence, comment peut-on faire plus de profit, le reste on s’en fout ».Du genre symboles dollar dans les yeux...Cet homme est une caricature vivante. Que fait-il aujourd'hui ? Beaucoup voudront le retrouver, il
coule
peut-être des jours heureux de retraité doré grâce à un fond commun de placement digne d'une nuée de sauterelles, rappellant la vieille Egypte et ses plaies fameuses.
Je laisse mon esprit se perdre dans des décors industriels abandonnés et pourtant chargés d"éléments positifs, désormais inutiles, sinon pour méditer
plus profondément et humainement sur le destin de tous ces hommes et ces femmes enthousiastes qui, comme Marcel Proust, se sont longtemps levé tôt.
Je veux parler d'exploration urbaine, activité en fort développement :



La chute industrielle


http://www.industriezerfall.de/Bergwerksmaschinen/Bilder-Teil2/Viewer-Dietlas-Teil2.html



Heureusement l'Allemagne est trés forte pour renaître de ses ruines...
Bonne méditation !





Bernard Sady 07/02/2010 21:51


Bonsoir Jean-Michel,

Je ne pense pas que la phrase « Dis, Florence, comment peut-on faire plus de profit, le reste on s’en fout », soit le signe de néant
mental, mais certainement d'un handicap du cerveau gauche... C'est vrai qu'il y a eu beaucoup de managers avec ce réflexe, mais il y en a encore beaucoup.
Ce qui est malheureux, c'est que malgré la crise que nous venons de traverser (et qui n'est vraisemblablement pas encore terminée...), ces managers continuent à penser de la même manière. Mais ce
n'est pas de leur faute : ils n'ont pas d'autre mode de pensée. Comme le dit Florence Noiville : "On nous encourage peu à penser hors du cadre. Encore une fois, le propre de la grande école
n'est-il pas putôt de reproduire du conforme au même."

Sinon, je n'ai pas tout compris dans le lien que vous avez placé. Je suis assez fâché avec la langue de Goethe...
Mais je suis d'accord avec la force de l'Allemagne qui va redémarrer. Elle a souffert plus que la France, mais son industrie a beaucoup plus d'atouts.

A bientôt.