J’ai fait HEC et je m’en excuse (suite)

Publié le par Bernard Sady

Après avoir vu le diagnostic posé par Florence Noiville sur la responsabilité des Ecoles de Commerce dans la crise que nous traversons (elle n’est pas terminée), venons-en aux solutions qu'elle préconise.

 


Pour résumer, sa solution est celle du professeur Yunus, prix Nobel d’économie en 2006 et initiateur du micro-crédit.


Elle montre son admiration pour le professeur dans son chapitre 11 : « Ce qui me frappait chez Yunus, c’était l’extraordinaire vision de cet homme qui avait réussi à faire mentir l’adage “On ne prête qu’aux riches”. La détermination avec laquelle il avait transgressé les préjugés économiques pour démontrer que “même les mendiants peuvent faire des affaires”. »

C’est quand même terrible cette obsession permanente du business… Il n’y aurait que ça dans la vie ?


Continuons.


« Mais surtout, Yunus m’avait ouvert de nouveaux horizons : on pouvait donc mettre les méthodes financières classiques au service d’une cause d’intérêt général. Pas besoin de changer de boîte à outils, il suffisait de les utiliser à bons escient. Il y avait du bon et même du très bon dans le capitalisme. D’ailleurs, insistait-il, le social business “était d’abord un business”. Un business dont on avait revu et corrigé les finalités. »


Que de manière pragmatique, Yunus utilise les techniques du capitalisme pour permettre à des millions de pauvres, victimes de ce capitalisme, de vivre en territoire capitaliste, cela se comprend très bien. De là à en faire une théorie, il y a un pas que je ne franchirais pas.


Je préfère nettement lorsque Yunus explique le principe même du micro crédit : il « consiste à aider les plus démunis à créer une petite activité économique en leur accordant des prêts d’un montant dérisoire – 30 à 40 dollars en moyenne – et sans garantie. Même à cette échelle, l’accès au capital peut transformer des vies. De nombreux pauvres sont capables d’utiliser la modeste somme qui leur est prêtée pour lancer une activité : une petite ferme, un atelier d’artisanat, une boutique… J’ai commencé à prêter de l’argent aux pauvres – surtout aux femmes – il y a plus de trente ans. Depuis cette date, non seulement 95% des prêts ont été remboursés, mais surtout 150 millions de familles ont désormais accès à des systèmes financiers adaptés qui, pour beaucoup les ont sauvés de la misère. »


Et je rejoins Florence Noiville lorsqu’elle écrit : « J’aimais le fait qu’il s’appuie sur les femmes, leur courage, leur opiniâtreté et leur capacité de travail. L’idée que c’était par elles que venait, pour tant de familles, le soulagement d’une vie meilleure. » Hé oui, sur ce plan, elles sont souvent meilleures que les hommes…

 

Le système du micro-crédit est effectivement préférable et plus efficace que de donner des subventions à des gouvernants corrompus et qui seront dépensées en pure perte.


On est très loin du grand capitalisme financier dont le seul et unique but est de MMPRDC…Ici, c’est quand même le “reste” qui est le plus important…

 


Terminons sur l’Utopie du professeur telle que décrite par Florence Noiville : « Yunus m’avait fait comprendre qu’il croyait à la mondialisation, au libre marché, à la concurrence et à la liberté d’entreprendre. Que la question n’était pas d’opposer ce système à un autre, mais plutôt d’en dériver une partie, un peu comme on dériverait l’eau d’un fleuve, pour installer de nouvelles turbines sur de nouveaux bras de rivières. […] Le social business était selon lui “la pièce manquante du capitalisme”. Sa généralisation permettrait de “sauver le système en lui donnant les moyens de traiter les enjeux globaux qui lui sont actuellement étrangers. »

 

Cela peut-il marcher ? Oui, affirme Florence Noiville : « Yunus avait réussi à faire vaciller une autre idée reçue. Celle qui veut que l’appât du gain existe depuis que le monde est monde et qu’il faut bien s’y résoudre. Peut-être, m’avait expliqué en substance le prix Nobel, mais “cette pulsion n’est pas plus grande que l’envie du bien. Celle-là aussi nous est constitutive, sinon, comment expliquer que nombre d’entre nous soient attirés par des organisations à but non lucratif, des ONG, des associations caritatives et même des congrégations religieuses ?” »


La conclusion de ce chapitre 11 : « Le prix Nobel semblait réfléchir. Non décidément, il ne voyait aucune raison pour que ces deux aspirations ne parviennent pas en définitive à s’équilibrer. »


Jusqu’à maintenant, on a surtout vu la première aspiration à l’œuvre : l’appât du gain. L’envie du bien reste marginale…


Par ailleurs, notre professeur n’explique pas par quel processus ces deux aspirations pourraient arriver à l’équilibre… Et j’avoue que j’ai de la difficulté à l’imaginer.

 


Cela n’empêche pas Florence Noiville d’aller plus loin et de développer cette grande idée au travers d’un rêve qu’elle décrit dans le chapitre 12, justement appelé “I have a dream…”, rappelant le discours de Martin Luther King…

 

Elle décrit donc comment elle verrait HEC (rebaptisée pour l’occasion Haute Etique Contemporaine…) en 2019 :

« Un élève m’offre de suivre un cours. Un cours de sa majeure “pauvreté”. Pauvreté ? Oui, m’explique-t-il. Chaque majeure correspond désormais à une question se société : environnement, emploi, santé, pauvreté… Je m’étonne : les options classiques, finance, marketing, stratégie…, ont-elles disparu ? Il m’indique que non, qu’on les retrouve dans tous les cours, mais que ces techniques sont mises au service des problèmes qui se posent à l’ensemble du corps social.


« “Je sais, dit-il, qu’au XXè siècle, c’était le contraire. Mais nous pensons que c’est justement cette inversion absurde qui a abouti à déconnecter l’enseignement du monde réel et conduit à la catastrophe économique de 2008. On a appris cela en histoire. Par ailleurs, il est beaucoup plus motivant de contribuer à résoudre des…” »


Mais le professeur  arrive et Florence Noiville rêve au “cas” proposé... Cela vaut son pesant de cacahuètes :

«  “Vous êtes à la direction d’un établissement de crédit et votre objectif est de provoquer le moins de surendettement possible. Vous devez calculer le profit le plus élevé que vous pouvez trouver avec le nombre de ménages surendettés le moins grand possible. Vous construirez un business model dans lequel :

  1. la rémunération de vos cadres dépend de cet objectif ;
  2. vous rendez public chaque année le nombre de surendettés ;
  3. vous imaginez un partenariat de type nouveau avec un assureur.

En conclusion, vous vous interrogerez sur la manière dont ces innovations vous permettent de gagner des parts de marché sur vos concurrents. Au passage, vous plaiderez pour une réglementation plus contraignante.” »

 

Quel méli-mélo ! Vouloir équilibrer le profit avec le surendettement… S’il n’y a aucune autre barrière que celle de la bonne volonté, on aura vite fait de basculer du côté du profit sans s’occuper du surendettement…


Mais si, il y a une barrière : la réglementation ! L’état au secours de la bonne volonté…


La voilà la solution à l’équilibre entre l’appât du gain et l’envie du bien : la réglementation !


Et nous voilà dans le Meilleur des Mondes. Avec l’envie du bien rendu obligatoire…

 

C’est la même chose dans la majeure “emploi” : « Cette fois, les étudiants sont chargés de concevoir “un système de production incorporant les plus fort contenu possible en emplois, en période de croissance ou en phase de ralentissement économique”. »


L’objectif d’un système de production est de produire au moindre coût, dans les délais et avec la qualité requise, les biens et / ou services demandés par les clients. La main d’œuvre est un moyen (certes particulier) utilisé par le système, et je ne vois pas pourquoi ce système serait alourdi artificiellement… avec obligation réglementaire…

 

Dans la “santé”, ils devront « “contribuer à la réduction de l’obésité” »… De mieux en mieux…

 

 

C’est effectivement un rêve dont un de ses amis va la réveiller : « “Non”, me dit-il, en secouant la tête. “Fondamentalement, rien ne change. A Jouy, ils en sont encore à faire des cours sur les hedge funds. La finance “hors sol” continue. […] Aujourd’hui, dans les banques, les salaires remontent. L’Autorité des marchés financiers (AMF) reçoit à nouveau des demandes d’agrément pour des produits hautement complexes.” »


« Au fil de la conversation, Vincent m’explique que, d’une façon générale, “la financiarisation a métastasé jusqu’à l’éducation”. »


En effet, « L’obsession de l’école, c’est le ranking, le rang (d’ailleurs excellent) dans les classements internationaux. »


Et pour avoir un bon rang, il faut acheter les meilleurs professeurs, réduits à l’état d’étalons ou d’esclaves : « Une fois par an, à San Diego, il y a un marché des profs. Un bon prof de finance, même jeune, se recrute aujourd’hui autour de 150 à 200 000 euros. On le recrute pour ne surtout pas enseigner, mais pour faire de la recherche et publier des articles dans des revues qui feront gagner des places à HEC dans les classements. »


Mais ce système est arrivé à sa limite : « Les profs qui gagnent le plus sont les “mondialisés”, ceux qui peuvent enseigner au Mexique ou au Kazakhstan, parce que la matière est mondiale. […] Bref, tu te retrouves avec des profs mexicains qui parlent mal anglais et viennent enseigner la finance à des pakistanais qui parlent mal anglais, le tout à Jouy-en-Josas. Et on présente ça comme un progrès ! Ce modèle n’est pas tenable… […] “Pas tenable, parce qu’il forme des crétins”, précise Vincent. “Des types pour lesquels l’entreprise est un tableau Excel, la langue le globish et le projet, l’enrichissement personnel.” »

 

Mais il y a quand même une lueur d’espoir… vite éteinte… : « Depuis sept ou huit ans, il y a une grande appétence chez les étudiants pour l’humanitaire. Sauf que leur cerveau gauche livre bataille à leur cerveau droit. Jusqu’au Krach, lorsqu’ils devaient finalement choisir entre Médecins sans frontières et Morgan Stanley, ils n’hésitaient pas une seconde et fonçaient chez Morgan Stanley ».

En dehors de l’erreur classique entre les deux hémisphères, ce Vincent semble plein de bon sens.

 

Alors, qui a tort et qui a raison ? Ma réponse immédiate serait que Florence est battue par KO…

Hé non, ce sera le temps qui les départagera : « En se quittant, on se donne rendez-vous au Luxembourg en 2019, pour les trente-cinq ans de la promo. »

 

 

En fait, en dehors du rêve d’une planète ou “tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil”, Yunus et Florence Noiville n’ont pas de solution.

 

Tant que les crises ne toucheront pas plus durement toute cette élite, ils se contenteront de faire perdurer le système tant bien que mal, pourvu qu’ils aient toujours leurs bonus en fin d’année…


Le capitalisme financier ne demande rien d’autre à ces serviteurs si zélés : MMPRDC…

Publié dans Management factuel

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Jean-Pierre CANOT 11/02/2010 13:32



LES LIMITES DE LA MICROFINANCE, L’EXEMPLE DE L’AGRICULTURE


 


La microfinance tend à devenir la panacée à l’ensemble des problèmes de développement, notamment agricole, au point que tous les projets se
rapportant à ce dernier ne s’articulent qu’autour du pivot central « crédit » à condition que celui–ci corresponde aux principes de la microfinance.


Dans le début des années 70, Mohamad Yunus développait au Bengladesh le concept de la
Grameen[1]
Bank. Il partait du principe qu’une somme minime est souvent suffisante pour permettre le démarrage d’une activité,
particulièrement dans les campagnes.


Le concept reposait sur les principes ancestraux du mutualisme, les mêmes repris chez nous avec le succès que l’on sait à la fin du
19ème siècle. Ces principes s’appliquaient au Bengladesh à une population homogène dans sa pauvreté absolue.


Grandes furent les difficultés de Mohamad Yunus pour obtenir un appui des bailleurs de fonds internationaux, Banque Mondiale et Fonds
Monétaire International considérant que cette initiative au ras des pâquerettes ne pouvait s’inscrire dans le contexte de la mondialisation ou du développement dit durable.


Longtemps décrié et combattu, le système devait il y a peu, non seulement être remis à l’honneur, mais devenir la véritable tarte à la
crème de la Banque Mondiale qui n’avait pas manqué au passage de le dénaturer. On ne parle plus désormais en matière de développement agricole dans les pays émergents que de microprojets financés
par la microfinance dérivée directement de l’initiative de Mohamad Yunus.


La crise actuelle où le système bancaire tend à limiter les crédits, est l’occasion pour certains de considérer que le microcrédit est une
des solutions, sinon la solution, à cette crise.


Dans la recherche de solutions de financement pour les plus démunis que le système bancaire traditionnel maintient à l’écart de ses
interventions, on oublie systématiquement le modèle coopératif qui il y a plus de cent ans apportait la réponse à l’agriculture française notamment.


Muhammad YUNUS et la Grameen Bank du Bengladesh n’ont pourtant quoi qu’on en dise rien inventé du tout, ce qui n’enlève d’ailleurs rien à
leur mérite.


La Grammeen Bank, et tous les modèles de microfinance qui en découlent, ne sont que la première étape du modèle coopératif
inventé par les Babyloniens. Après l’expérience des pionniers de Rochdale ou des producteurs de micocoulier dans le Gard en France, le système a été il y a cent ans à la base des modèles
européens de la coopération agricole, notamment le Crédit Agricole français, que l’on oublie systématiquement dans les programmes de développement au profit du seul modèle de Muhammad YUNUS, prix
Nobel de la Paix, porté désormais aux nues.


Le problème est que malgré tous ses mérites, le modèle mis en œuvre dans cette seule première étape, ne marche pas – à l’échelle de
l’économie globale – et ne marchera jamais, pas plus d’ailleurs que les modèles coopératifs européens pris dans leur forme actuelle et que nous nous acharnons à développer en vain depuis les
indépendances.


Il faut pour mobiliser le maximum de ressource bancaire vers le secteur agricole sous forme de prêts, bancariser les populations rurales de
façon à ce que tous les flux financiers résultant de leur activité – essentielle dans les pays en développement, il s’agit du secteur primaire – restent dans ce secteur et ne s’évadent pas vers
la banque commerciale. Celle–ci dans la meilleure des hypothèses fera semblant d’aider l’agriculture en avançant des fonds aux organismes de microfinance qu’elle crée la plupart du temps sous
forme de filiales.


Ceci est vrai aussi pour les autres secteurs et pour nos pays en ce qui concerne les laissés pour compte du système bancaire
traditionnel.


On ne saurait trop insister sur cette nécessité de bancarisation déjà citée des populations les plus pauvres


– C’est une véritable alphabétisation, économique bancaire et comptable qui leur
permet d’appréhender des notions simples, ce que ne permet pas la manipulation de la seule monnaie fiduciaire.


 


– C’est une garantie supplémentaire pour le prêteur que l’emprunteur dispose sur
un compte qui enregistre tous ses mouvements financiers, de la ressource nécessaire, résultant de l’activité financée, pour rembourser le crédit.


 


Ceci implique bien entendu, et ce n’est possible que dans le cadre coopératif, que le principe essentiel d’exclusivisme soit bien respecté,
c’est–à–dire que le sociétaire ne puisse pas, au risque d’exclusion du système, ouvrir des comptes et contracter des emprunts dans plusieurs établissements.



Bernard Sady 11/02/2010 22:16


Bonsoir Jean-Pierre,

Très intéressant ce que vous dites sur le micro-crédit. Je ne connais pas votre livre "Apprends-nous plutôt à pécher!", mais il semble intéressant. Donc à lire et étudier.
Comme vous, je suis convaincu qu'un certain modèle coopératif peut être une solution à des problèmes, mais comme je l'ai signalé dans un récent billet, c'est un modèle difficile à faire vivre (en particulier les SCOP,
dont je serais curieux de savoir ce que vous en pensez).
Cela a répondu aux problèmes de l'agriculture française il y a cent ans, mais il semble maintenant dépassé et ne résoud pas les problèmes actuels de cette même agriculture.
La bancarisation des plus pauvres me gêne, mais pourquoi pas, à condition que ce ne soit pas une banque commerciale, qui cherchera à faire de l'argent sur les plus pauvres... Il me semble que Saint
Pie X avait créé une telle banque pour prêter de l'argent aux pauvres lorsqu'il était à Venise. Il me semble aussi qu'il avait eu plusieurs initiatives en France au 19ème siècle, dans cette
direction, mais il faut que j'approfondisse.

En tout cas, merci de ce long commentaire.

Au plaisir de vous relire.