La peur et le management

Publié le par Bernard Sady

Comme souvent, Eric Albert a écrit un article intéressant dans Les Echos du 25 mai dernier : « Quel usage de la peur en management ? »

 

 

Il commence par rappeler que la peur « est une des émotions les plus utiles à la survie des espèces », car « dans la vie collective, elle contribue à mettre des limites aux débordements comportementaux, […] par crainte des conséquences. »

 

Et dans l’entreprise ? « Il peut être tentant de l'utiliser. »

 

En effet, comme dans la société, « la peur permet de normaliser les comportements et de faire taire les émotions. Elle est à la base de la discipline et renvoie au modèle de l'armée, qui plaît tant à de nombreux managers. »

 

C’est vrai que pour de (trop) nombreux managers, avoir des employés dociles et obéissants, c’est le rêve... Et la contestation est de moins en moins tolérée. Mais l’entreprise n’est pas l’armée et les attitudes doivent être différentes…

 

Si à l’armée, les ordres et les réprimandes sont directs (c’est la “règle du jeu”…), dans l’entreprise, c’est plus sournois : « Le management utilise de moins en moins la menace directe. En revanche, la suggestion sur le risque encouru par celui qui n'obtempère pas, qui n'adhère pas, qui tiendrait des propos allant à l'encontre de ceux de son chef, voire même qui penserait autrement, est fréquente. »

 

C’est purement et simplement de la manipulation… : « Tout le piège est évidemment dans cette notion implicite : on ne sait pas très bien ce qui est interdit et encore moins quelle est la sanction potentielle. Le mécanisme recherché est une intériorisation de l'interdit sans avoir à s'en expliquer. »

“Big Brother”…

 

Et voici ce qui différencie l’armée de l’entreprise : « Si la peur engendre la discipline, chacun sait aussi qu'elle bride l'intelligence. Lorsque l'objectif principal est d'obéir, on renonce à réfléchir. »

 

Quand une armée part au combat, pour les soldats de base, ce n’est pas l’heure de réfléchir, mais d’obéir aux ordres. Et comme le combat est sa mission essentielle, une armée doit s’habituer à obéir sans rien dire. Pour l’entreprise, même si certains ont fait une analogie avec l’armée, c’est très différent : il y a très peu de situations de crises tendues et sa mission est plutôt d’agir en temps de paix. Il y a donc largement le temps pour discuter et l’entreprise doit mettre au-dessus de la discipline collective l’intelligence collective. C’est en tous cas la leçon donnée par les entreprises japonaises ces dernières années.

 

D’où la question posée par Eric Albert : « Pourquoi de nombreux managers se privent-ils de cette ressource qu'ils disent si précieuse : l'intelligence de leurs collaborateurs ? »

 

La réponse d’Eric Albert : « A l'évidence, c'est qu'ils ont peur, eux-mêmes. Leurs types de peurs peuvent être multiples. Au premier rang d'entre elles vient la crainte d'être remis en cause. Tout est bon pour ne pas être déstabilisé, pour ne pas devoir se confronter à des opinions différentes des siennes, pour ne pas sortir de sa zone de confort. »

 

Il est vrai qu’il y a de plus en plus de managers qui ont cette réaction. Il y a plusieurs explications à ce phénomène. A mon sens, une des explications vient de la formation essentiellement mathématique de tous ces managers et du développement exclusif de leur cerveau droit... En mathématique, c’est vrai ou faux, blanc ou noir, sans nuance de gris. Et comme nos managers ont en général été bons en maths (la réussite aux concours se fait principalement grâce aux maths…), ils se sent supérieurs à leurs subordonnés, et ne peuvent qu’avoir raison contre ces derniers… De plus en plus, ils refusent même de discuter avec leurs collaborateurs…

 

Mais c’est un « piège qui est dans le confort apparent que donne ce fonctionnement, voire même l'impression d'une certaine efficacité à court terme. » C’est très vrai que l’image de l’armée partant au combat parfaitement disciplinée sous la férule de son chef donne une impression de puissance.

 

Cependant, « ce consensus apparent nourrit l'illusion d'une cohésion interne de l'entreprise et de la légitimité du chef. Mais les managers oublient vite que si la peur bride les comportements, elle n'empêche pas les collaborateurs d'avoir des opinions, des frustrations, du ressentiment, etc. »

 

Attention au retour de bâton : « La pression émotionnelle monte et s'exprime de façon détournée, par exemple, par des conflits internes. Cependant, dès que l'occasion s'en présentera, elle se focalisera contre le manager avec souvent une violence à la mesure de la restriction induite par la peur pendant des années. »

 

C’est vrai, mais la plus grande perte, c’est de ne pas utiliser l’intelligence des collaborateurs. A l’heure où on ne parle que de compétition mondiale et d’innovation, c’est une faute professionnelle de négliger cette source de progrès.

Publié dans Relations humaines

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yane59 25/06/2010 23:37



Bonsoir Bernard


Difficile de concevoir un management propre au périmétre militaire, et celui dans l'entreprise. Le premier s'inscrit dans un registre vital et de défense / protection d'un
territoire, donc aux respects des valeurs de la patrie. De ce fait, c'est un devoir de se conforter aux instructions. Il a les valeurs 0 ou 1 logique, cad action / non action. Pas
d'etats transitoires.


Dans l'entreprise, le contexte, les approches  et les objectifs sont (doivent !) différents.


L'armée, c'est le respect , la dicipline, la rigueur : même tenue pour tous, même coupe de cheveux, le garde à vous, le salut .. Tel soldat (et non collaborateur) à la
connaissance qu'il devra se plier aux rêgles en vigueur.


 L'entreprise, se sont des hommes femmes qui collaborent , sous la houlette d'un manager,  lequel apportera , les moyens necessaires (formations, DIF ..), les ressources ,
outils,  afin de finaliser un ou des objectifs.


Un management de façon binaire (tu fais , tu fais pas) ne peut être concevable en entreprise.  Ce management  doit s'inscrire dans une logique transitoire, (états antre
le 0 et le 1),  car chaque collaborateur a des approches différentes , des avis , des solutions différentes sur un probléme et des attitudes et comportement
propre (croyances, culture, scolarité, compétences déja acquises..). Le manager doit faire adhérer , sans manipulation, pour faire converger les efforts , en synergie en
fonction des avis de tous.  


 


 


 


 


 


 



Bernard Sady 26/06/2010 21:17



Bonsoir Yane59,


Oui, le management militaire et celui de l'entreprise est très différent. Vous expliquez parfaitement ces différences. Merci de votre contribution.


Cordialement.



Jean-Michel 25/06/2010 22:58



Bonsoir Bernard,


Je ne connaissais pas cet article, mais il doit être trés intéressant, car c'est un sujet crucial, épargner les civils instrumentalisés par les talibans. Tenir le silence des armes sous le feu
ennemi demande en effet une grande discipline, et bravo à ces soldats pour le résultat, et aussi à ceux qui ont conçu le plan d'ensemble. Il implique l'obéissance sans esprit d'indépendance.


D'accord, rien ne peut remplacer la dure discipline, j'en conviens ici.



Bernard Sady 26/06/2010 21:15



Bonsoir Jean-Michel,


Si cet article vous intéresse, voici le lien


http://www.lefigaro.fr/international/2010/04/25/01003-20100425ARTFIG00172-le-2e-rep-pacifie-la-vallee-de-tagab-.php


Il était vraiment très intéressant. Mais il n'est pas en consultation libre.


Un autre article qui va dans le même sens : http://www.lefigaro.fr/international/2010/06/22/01003-20100622ARTFIG00826-afghanistan-les-francais-avancent-avec-precaution.php


Cordialement.



Jean-Michel 23/06/2010 01:12



Bonsoir Bernard,


Je reviens régulièrement sur vos observations, car elles me font progresser sur des questions que j'estime fondamentales, sur le "construire ensemble", où comment l'intelligence individuelle peut
être amplifiée en équipe par un meilleur "management" centré sur le qualité du langage et des relations plus gratifiantes et pertinentes qui en découlent.


L'armée est louée pour sa seule discipline par ces managers, mais c'est une vision passéiste, cette belle discipline ne suffit plus devant les exigences techniciennes et les nouvelles formes de
combats demandant plus de mobilité, d'initiative. L'intelligence et la formation de chaque soldat sont vitales...surtout quand il s'agit d'éviter de faire des victimes civiles, avec un ennemi
complaisamment mélangé même avec des femmes et des enfants.


C'est la forme de conflit la plus difficile.


La référence à la prépondérance du cerveau droit est pertinente par rapport aux mathématiques, l'esprit de système aussi par rapport à l'informatique, et les avantages de cette formation
brillante sont battus en brêche par une trop haute estime de soi, mal évaluée et surtout artificielle.


Une affirmation de soi pas du tout naturelle, qui "détonne" et engendrant contrariétés sur des bases égotiques, erreurs de jugement sur la valeur humaine et professionnelle des collaborateurs. Du
gaspillage de ressources, des "pertes en ligne"...en reprenant le langage scientifique.


Les maths n'apprennent pas à mieux faire "avec"...les hommes.


 



Bernard Sady 25/06/2010 22:04



Bonsoir Jean-Michel,


Concernant l'armée, la discipline est une de ses conditions essentielle d'intervention. Surtout dans les contextes de guerre que vous citez : mélange de civils et de terroristes. Un excellent
article du Figaro, il y a quelques mois, vantait les résultats du 2ème REP (il me semble) en Afghanistan : ce régiment d'élite a réussi à reconquérir une vallée grâce à la discipline sans faille
des militaires. Ces derniers avançaient sous le feu sans répondre afin de repérer les origines des tirs, et ensuite, c'étaient des frappes "chirurgicales" très précises à la 12,7 qui ne tuaient
que les ennemis et préservaient les populations civiles. Je n'ai pas conservé cet article, mais je le regrette, car il était vraiment très intéressant. 


En fait, il me semble que la discipline doit rester une des forces des armées, car elle agit dans des conditions extrêmes et la moindre défaillance peut mener à des massacres. Par contre, il est
aussi vrai que dans certains cas, les soldats doivent faire preuve d'initiative, mais dans le cadre d'un plan parfaitement défini.