La TOC et les boucles de rétroaction (2)

Publié le par Bernard Sady

A la suite des “5 épisodes” écrits par Florent Fouque pour tenter de « démontrer que les travaux de Goldratt reposent sur le paradigme de la systémique », j’en ai entrepris une analyse systématique.

 

D’abord, car cela me permet d’approfondir la pensée de Goldratt ainsi que la systémique.

 

Ensuite, les questions soulevées par Florent m’intéressent. Cela pourra sembler à certains lecteurs « voler un peu haut » ou bien « couper les cheveux en quatre », mais il est important à mon sens de savoir d’où viennent nos certitudes qui nous font agir en tant que manager. Bien souvent, nous agissons, soit parce que nous avons vu faire, ou parce que nous avons appris une nouvelle manière de faire. Le formations au management données dans les entreprises par des consultants externes sont souvent, surtout si elles sont répétées, des vecteurs de nouveaux comportements. Et beaucoup de ces consultants ont étudié la systémique.

 

 

Cet article est long, un peu difficile, mais important, car en conclusion, j’arrive à démontrer que la causalité circulaire n’existe pas…

En bonus, pour ceux qui iront au bout, je présente la solution scientifique au problème de l’œuf et de la poule, problème cher aux systémiciens…

 

 

Je voudrais d’abord répondre à une remarque de Florent dans son “Episode 2”, qui me paraît non fondée :

« Pour en revenir à Goldratt, quand dans un souci d'accessibilité, il parle de "boucle néfaste" (dans Réussir n'est pas une question de chance) pour évoquer une boucle de rétroaction positive (ou boucle amplificatrice), le fait même que le contraire de "néfaste" puisse être "positif" (alors que ce même terme de "positif" désigne précisément la nature de la rétroaction), me pose un vrai cas de conscience. »

 

Voici exactement ce qu'écrit Goldratt aux pages 123 – 124 de “Réussir n’est pas une question de chance” :

Le contexte est le suivant : “Réussir n’est pas une question de chance” est une suite du "But", l’ouvrage phare de Goldratt. Alex, le héros, est en train de construire « l’arbre des réalités actuelles » de l’entreprise avec deux de ses patrons Brandon Trumann et Jim Doughty.

Après avoir listé les effets indésirables, ils tentent de mettre des liens de cause à effet entre ceux-ci.

 

« - Je crois, dit Jim totalement en phase, que l’effet indésirable n° 1 s’explique de cette façon : “La concurrence est plus féroce que jamais.” Qu’est-ce qui alimente la concurrence sinon la guerre des prix ? Ajoutez-y la bataille technologique, le lancement de produits à un rythme sans précédent et le tableau est complet. C’est bien ce que nous observons, n’est-ce pas ?

 

« Je ne me précipite pas pour l’ajouter à l’arbre. Brandon a lui aussi l’air sceptique.

 

« - Que se passe-t-il ? dit Jim. Vous ne voyez donc pas que la pression pour réduire les prix provoque une concurrence exacerbée, surtout dans un contexte où les nouveaux produits se multiplient ?

 

« - Oui, bien sûr, nous la voyons, admet Brandon, mais…

 

« - Quoi, mais ?

 

« - Mais je pensais que la férocité de la concurrence provoquait “une pression sans précédent pour augmenter les ventes.”

 

« - Oui, je vois ce que tu veux dire. Puis, se tournant vers moi, Jim me demande : que fait-on dans ce cas là ?

 

« - Quel est le problème ? demandé-je, feignant de ne pas comprendre.

 

« Le problème, selon Jim, est que l’effet indésirable n° 1 est le résultat de ce que nous avons écrit, ce qui le situerait en haut de l’arbre. Mais d’après ce que je sais, l’effet indésirable n° 1  est la cause n° 1 et donc aussi le point de départ. Il devrait donc se trouver au pied de l’arbre.

 

« - Brandon, êtes-vous d’accord avec le raisonnement de Jim ?

 

«  Après un temps de réflexion, il finit par dire :

 

« - Oui, je suis d’accord.

 

« - Alors quel est le problème ? Si l’effet indésirable n° 1 doit apparaître en haut et en bas, c’est qu’il existe une boucle qui se nourrit d’elle-même, dis-je calmement.

 

« - Mais un phénomène en boucle qui s’auto-alimente voit ses effets s’amplifier d’eux-mêmes.

 

« - Très exactement, n’est-ce pas ce que l’on observe dans la réalité ? Relisez le vocabulaire utilisé : “pression sans précédent”, “rythme sans précédent”, “plus féroce que jamais”. Ils expriment le phénomène d’auto-accumulation. De plus, observons les derniers effets que nous avons reliés : “Il y a une pression du marché sans précédent pour réduire les prix”, c’est de cela qu’il s’agit, non ? Le choix des mots, comme je m’y attendais dès le départ, indiquait la présence d’une boucle. Et cela n’est pas si rare, au contraire, dans tous les dysfonctionnements graves, il y a toujours au moins une boucle néfaste. »

 

Ici, Goldratt décrit parfaitement une boucle que la systémique appelle positive.

 

Il n’y a aucune raison pour que Florent s’offusque. Joël de Rosnay lui-même parle des boucles positives dans “Le Macroscope” (page 101) d’une manière très proche de celle de Goldratt : « une boucle positive laissée à elle-même ne peut conduire qu’à la destruction du système, soit par explosion, soit par arrêt de toutes ses fonctions. L’exubérance des boucles positives – cette mort en puissance – doit donc être contrôlée par des boucles négatives. »

 

Par contre Florent fait une erreur basique de logique. Il ne respecte pas le principe de non-contradiction : une chose ne peut à la fois être elle-même et son contraire en même temps et sous le même rapport.

 

En effet, « néfaste » et « positif » ne sont pas employés sous le même rapport : néfaste est le résultat de la boucle, alors que positif est la manière dont la boucle fonctionne.

 

Une deuxième erreur est d’opposer “néfaste” et “positif”. Le contraire de “néfaste” n’est pas “positif”, mais “bienfaisant”. Et le contraire de “positif” est “négatif”…

 

 

Un second reproche fait par Florent est plus sérieux.

 

Dans son “Episode 3”, en reprenant ce passage de Goldratt, Florent écrit :

 

« Dans son ouvrage "Réussir n'est pas qu'une question de chance", Goldratt intègre dans son CRT une boucle de rétroaction positive qu'il appelle "boucle néfaste". »

 

Et après avoir inséré la photo de la page concernée (page 126), il commente :

 

« Pour moi, l'intégration de cette boucle de rétroaction est une vraie brèche dans l'approche de Goldratt. Car si une boucle de rétroaction est possible sur une branche, pour quoi ne pas imaginer une boucle sur chacune des branches ? La réponse est simple, ça n'est pas que c'est impossible, mais ce serait remettre en cause le principe de Goldratt qui dit qu'à l'origine de tout problème il n'y a que quelques causes. Or si vous avez une boucle de rétroaction, à quel niveau pouvez-vous situer la cause originelle, puisque ca boucle... C'est l'histoire de la poule et de l'oeuf. »

 

Ce reproche est au cœur du débat entre la systémique et une approche plus analytique. Et il démontre une fois de plus, l’opposition entre Goldratt et la systémique…

 

 

Pour bien comprendre la problématique, il faut étudier ce que dit la systémique.

 

Suivons Joël de Rosnay (Le Macroscope p 215).

 

«  Regardez bien le schéma général de n’importe quelle boucle de rétroaction et posez-vous la question : “Est-ce la cause qui précède l’effet ou est-ce le contraire ?” C’est impossible à dire. Cause et effet semblent confondus. Ils ne peuvent être dissociés dans le temps. La causalité circule tout au long de la boucle. On pourrait en dire de même pour la finalité.

 

« On est donc obligé de parler de causalité circulaire par opposition à une causalité linéaire, représentée par un vecteur superposé à l’axe du temps et où la cause coïncide avec l’avant, et l’effet avec l’après. »

 

En fait, avec tout le respect que je dois à Joël de Rosnay et à tous les systémiciens, il y a deux erreurs dans les définitions des concepts “cause” et “effet”.


Je n’ai lu dans aucun ouvrage traitant de la systémique les définitions précises de ces mots.

 

Joël de Rosnay se contente d’écrire dans “Le Macroscope” en décrivant la « pensée classique » (page 109) : « La seule forme d’explication des phénomènes est la causalité linéaire ; c'est-à-dire le mode d’explication s’appuyant sur une chaîne logique de causes et d’effets, étalée, dans toute sa dimension, le long de la flèche du temps. »

 

Alors que « dans la pensée actuelle, influencée par l’approche systémique […] la causalité devient circulaire et s’ouvre sur la finalité. »

 

Et plus loin : « Dans une boucle de causalité circulaire, c’est la flèche du temps qui semble se refermer sur elle-même. »

Vous voyez cette flèche du temps qui semble se refermer sur elle-même ? Moi pas…

 

« On ne peut plus vraiment dire que le temps “s’écoule”. Il est équilibré par quelque chose d’autre. Il y a, en quelque sorte, conservation du temps. »

 

Je souligne le « en quelque sorte » qui est une expression souvent utilisée pour faire avaler des couleuvres... Ce n’est pas une démonstration !

 

J’ai déjà abordé cette notion de cause et d’effet dans un de mes billets traitant du but de l’entreprise. Il faut y revenir pour dénoncer une des “erreurs” de base de la systémique (il y en a d’autres sur lesquelles je reviendrai plus tard…).

 

J’ai trouvé la bonne définition de ces deux mots dans mon « Cours de Philosophie » de Jolivet (E. Vitte 1942) à la page 276 :

 

« Le terme de cause ne s’emploie que pour désigner ce dont une chose dépend quant à l’existence. On nomme effet le produit de l’action causale.

 

« L’analyse révèle trois éléments ou conditions dans la notion de cause. D’une part, la cause doit être réellement distincte de l’effet.

 

« D’autre part, l’effet doit dépendre réellement de la cause, car c’est par la vertu de la cause qu’il est produit.

 

« Enfin, la cause doit avoir sur l’effet une priorité de nature. Nous disons : “une priorité de nature”, et non pas une priorité de temps, car la causalité est un rapport qui n’implique pas nécessairement le temps (ou la succession). Il faut même dire que, considérés dans ce qu’ils ont d’essentiel, l’exercice de l’action causale et la production de l’effet sont choses simultanées et indivisibles. »

 

Comparez à nouveau avec l’affirmation de de Rosnay : « Regardez bien le schéma général de n’importe quelle boucle de rétroaction et posez-vous la question : “Est-ce la cause qui précède l’effet ou est-ce le contraire ?” C’est impossible à dire. » En partie d’accord, car par rapport au temps, la cause et l’effet sont « essentiellement » simultanés. Mais d’une première cause à l’effet final, il peut se passer du temps. Par exemple, si je me tape sur un doigt avec un marteau, instantanément, les cellules sensibles du doigt régissent et envoient un signal au cerveau, et ce n’est que quelques dixièmes de secondes plus tard que je ressentirai la douleur (effet final) Par contre, un effet ne pourra jamais précéder chronologiquement une cause. Je n’ai jamais eu mal au doigt avant de le taper avec un marteau (cela m’est arrivé suffisamment de fois pour que je puisse vous l’affirmer…)

 

« Cause et effet semblent confondus. » Non, ce n’est pas parce qu’ils sont simultanés qu’ils sont confondus… Ce n’est pas le même rapport. D’ailleurs, par prudence, de Rosnay emploie le mot « semble », petit mot pratique qui permet également de faire avaler des couleuvres…

 

« Ils ne peuvent être dissociés dans le temps. » Oui, c’est vrai, mais ce n’est pas pour cela qu’ils sont confondus.

 

« La causalité circule tout au long de la boucle. On pourrait en dire de même pour la finalité. »

Vous voyez la causalité et la finalité circuler tout au long de la boucle ? Moi pas… Je vois seulement une causalité C1 qui crée un effet E1, cet effet pouvant devenir cause C2 (mais c’est une autre cause que la précédente), d’un autre effet E2, etc…

 

Conclusion, la causalité circulaire n’existe pas, ne peut exister…

 

 

Et c’est Joël de Rosnay, qui sans s’en rendre compte, nous apporte la solution (pp 215-216) :

 

« La boucle de rétroaction ressemble donc à un serpent qui se mord la queue. Mais une telle boucle de causalité circulaire ne doit pas être confondue avec un cycle.

 

« Un cycle est toujours soumis à la flèche du temps unidirectionnel. Il y a répétition infinie d’une même séquence d’évènements. Il n’y a pas de devenir dans un cycle. Une succession cyclique peut être mesurée par rapport à n’importe quelle horloge. »

 

C’est parfaitement exact et ce que les systémiciens appellent une causalité circulaire est un cycle ou une simple vue de l’esprit. Par exemple, toutes les régulations sont des cycles : détection, analyse, décision, action, détection, analyse, décision, action, etc…

 

C’est ce que montrait Joël de Rosnay en présentant les boucles de rétroaction négatives (p. 100).

 

Continuons à lire de Rosnay (p 216).

 

« Dès que l’on met en cause la chronologie des évènements, notre logique perd pied. Elle est mal à l’aise. Pourquoi ? Simplement parce que seule la chronologie permet l’explication par les causes. Or, être forcé d’abandonner, ne fût-ce qu’un instant, le principe de causalité, choque profondément notre logique. […] Notre logique est complètement désarmée devant un “cercle vicieux”. Du fait de la circulation de la causalité, on ne sait plus “par quel bout” prendre les choses. Il existe donc une étroite ressemblance entre les cercles vicieux et les boucles de rétroaction. »

 

« Il semble que l’on soit enfermé dans un cercle vicieux chaque fois que l’on se pose le problème des origines d’un système complexe. Comme pour le fameux problème de la poule et de l’œuf. […]

 

« Pour tenter de se débarrasser de l’irritant problème logique posé par un cercle vicieux, que fait la raison ? Elle l’ouvre. Elle le coupe arbitrairement en un point : ce qui lui permet de “l’étaler” à plat le long de la flèche conventionnelle du temps. Et de retrouver du même coup la relation familière d’avant/après entre la cause et son effet. »

 

Non, dans un cercle vicieux, la raison ne coupe pas n’importe où. D’abord, un cercle vicieux a un commencement : le cercle vicieux n’est pas venu du néant... Puis, si on suit notre définition de la cause, il y a bien une cause qui a produit un effet une première fois (simultanéité). Ensuite (chronologique), cet effet, se combinant ou se renforçant avec la première cause devient une autre cause différente : elle aggrave la situation (rétroaction positive) ou au contraire la stabilise (rétroaction négative), produisant un autre effet plus grave ou stabilisant, etc. Si on voulait être très précis, il faudrait parler de “spirale vicieuse”, comme on parle de “spirale de la violence” ou de “cycle vicieux”, et non de “cercle vicieux”.

 

S’il est vrai qu’il est difficile de savoir “par quel bout prendre” un « cercle vicieux », cela ne veut nullement dire qu’il n’y a pas de bout : démêler de la laine ou de la ficelle n’est pas aisé, mais on est sûr qu’il y a au moins 2 bouts…

 

 

Il faudrait maintenant aborder le problème du “temps” auquel Joël de Rosnay consacre tout son chapitre 5. Mais il le dit lui-même (p 206) : « Il est difficile et dangereux de s’attaquer à la notion de temps. » Je “passe” donc aujourd’hui et si j’en ai le courage, je reprendrai ce problème plus tard…

 

 

Conclusion : Pour en revenir au problème soulevé par Florent au sujet de la « boucle qui boucle » chez Goldratt, je ne vois pas en quoi une ou plusieurs boucles (ou plutôt cycles) dans un système empêcheraient de remonter aux causes fondamentales. Chaque boucle a une origine, une cause initiale, donc on peut remonter en identifiant ces causes initiales aux « causes racines ». C’est ce qui se passe dans l’arbre établi par Alex et ses patrons : la boucle se situe suffisamment haut dans l’arbre pour qu’ils n’y reviennent pas. Cela ne présente pas d’intérêt : il vaut mieux s’attaquer aux causes racines…

 

 

Pour terminer et tordre le cou à un exemple qui est donné dans presque tous les livres de systémique afin de montrer qu’on ne peut trouver l’origine dans une boucle, voici la réponse “scientifique” au problème de la poule et de l’œuf (ou de l’œuf et de la poule…). 

 

Le problème est le suivant : de la poule et de l’œuf, qui est premier, la poule ou l’œuf ? Dans tous les livres de systémique, on vous affirme qu’il est impossible de répondre à cette question…

 

Eh bien, la réponse est scientifiquement très simple et a été donnée par John Brookfield.

Voici ce qu’en rapportait Le Figaro du 25 mai 2006 : « Ce scientifique britannique estime avoir résolu la question qui tourmente l’humanité et les philosophes en herbe depuis la nuit des temps. Et pour lui, c’est une évidence : l’œuf a devancé la poule. John Brookfield l’explique, la clé de l'énigme millénaire se trouve dans le fait que le matériau génétique n'évolue pas durant la vie d'un organisme vivant. Par conséquent, le premier oiseau à devenir une poule a du d'abord exister en tant qu'embryon à l'intérieur d'un œuf. Le scientifique – et philosophe – spécialiste de la génétique évolutive a affirmé à plusieurs quotidiens qu’il est possible de “conclure sans aucun doute que la première matière vivante membre de l'espèce doit être cet œuf. L'œuf était nécessairement avant la poule”. »

 

 

A bientôt dans le monde (compliqué) de la systémique, car il y a encore beaucoup à dire et à dénoncer…

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Florent F. 04/10/2010 11:16



Bonjour Bernard,


Voici mon retour sur ton nouvel article... ;-)


- Sur la notion de "boucle néfaste", il n'y a pas lieu de s'étendre puisque je n'ai jamais dit que le propos de Goldratt était inexact. Je souhaitais simplement mentionner qu'il pouvait porter à
confusion. Tu n'es pas d'accord avec moi sur ce point... J'en prend bonne note. :-)


- Sur ton affirmation "Conclusion, la causalité circulaire n’existe pas, ne peut exister…" : En systémique, la causalité est dite circulaire quand un effet devient la cause de sa propre cause. Si
nous restons à un moment t, il y a toujours une cause et un effet, mais si on observe le phénomène dans le temps, les effets deviennent les causes et les causes deviennent les effets.


- Sur "C’est parfaitement exact et ce que les systémiciens appellent une causalité circulaire est un cycle" : ça n'est pas que ça, mais effectivement c'est aussi ça... ;-P


- Sur "D’abord, un cercle vicieux a un commencement : le cercle vicieux n’est pas venu du néant..." Je n'ai pas souvenir d'avoir lu quelque part dans la bibliographie systémique que le cercle
vicieux venait du néant. Je suis d'accord sur le fait qu'il existe un ordre chronologie des causes et des effets. Pour autant, cela ne retire pas le fait que lorsque l'effet est mis en marche, le
phénomène boucle et la cause devient effet. Je ne vois pas en quoi l'idée qu'il y ait un ordre chronologique nous amène à la conclusion que la récursivité est inexistante.


Dans ce que tu exposes, j'ai l'impression que pour toi la cause initiale reste et demeure la cause... A aucun moment elle ne se transforme en effet pour permettre la poursuite de la boucle (ou
donner naissance à un nouveau cycle). Prenons un exemple concret, une mauvaise blague amène deux amis à se disputer. Le ton monte et les invectives de chacun alimentent la tension de l'autre. Une
fois que la boucle est mise en oeuvre, peu importe qui a démarré, peu importe la cause initiale, chaque nouvelle invective est la cause de l'effet qui vient l'amplifier. Et pour arrêter cette
escalade, peu importe que celui qui se calme en premier soit celui qui ait lancé la première joute ou pas...


- Enfin pour l'histoire de la poule et de l'oeuf, si je l'ai utilisé c'est parce qu'elle parle à tout le monde. Je n'ai pas souvenir que ce soit une préoccupation majeure des systémiciens... ;-P
Personnellement, je trouve que John Brookfield s'est attaqué à un problème qui n'en est pas un. Évidemment que l'oeuf a précédé la poule... Simplement parce que la première poule est devenue
poule parce que nous avons décidé qu'à ce niveau d'évolution c'était devenu une poule... Par ailleurs, je ne comprend pas son argumentation car si je relis ce que tu mentionnes, pour lui un oeuf
n'est pas un organisme vivant... %-


- Enfin pour les approximations de Joel De Rosnay... Celles que tu mets en avant relèvent du style... Il y en a d'autres qui me semblent plus importantes, notamment sur la notion d'homéostasie...
Peu importe, Joel De Rosnay n'est et n'a jamais été un théoricien de la systémique. C'est en revanche un excellent praticien et n'hésite pas à y recourir dans le cadre de son travail de
futurologue. D'ailleurs, tu remarqueras comme "Le Macroscope" se focalise sur l'aspect outil et présente de multiples exemples plutôt que de rester dans l'aspect purement théorique...


Au plaisir de te lire.
Florent.



Bernard Sady 13/10/2010 21:18



Bonsoir Florent,


Merci de tes commentaires. Quelques remarques :


1. Sur la causalité circulaire. Tu écris "En systémique, la causalité est dite circulaire quand un effet devient la cause de sa propre cause. Si nous restons à un moment t, il y a toujours une
cause et un effet, mais si on observe le phénomène dans le temps, les effets deviennent les causes et les causes deviennent les effets." Non, si on accepte la définition que j'ai donné de la
causalité (et je ne vois pas quelle autre définition on peut donner, mais si tu en trouves une, je suis preneur...), un effet ne peut pas être à l'origine de l'existence de sa cause, car si la
cause n'existe pas encore, l'effet ne peut exister...Tu ne peux pas être le père de ton père...


Donc, dans le temps, c'est une série de causes - effets qui peuvent se représenter par une spirale, mais pas par une boucle. Mais pour clore le débat il suffit que tu me donnes un exemple de
boucle circulaire. Je me ferai un plaisir de te montrer que ça ne peut en être une...


2. Sur le cycle. Si une causalité circulaire est un cycle, ce n'est pas une causalité circulaire. J'avais hésité entre le cycle et la spirale, mais une spirale est un cycle représenté sur un axe
du temps.


3. Sur le cercle vicieux, je suis d'accord, j'ai trop poussé la logique de la systémique. Ce que je voulais dire c'est qu'un cercle vicieux a bien une origine, ce sur quoi tu sembles d'accord.
Quand on dit que le phénomène boucle, c'est un abus de langage. On devrait dire : le phénomène "spirale", mais c'est moins joli...


4. Tu as l'impression que pour moi "la cause initiale reste et demeure la cause". Je précise : pour moi, la cause initiale reste la cause initiale... Mais on en revient toujours au problème de la
définition de ce qu'est une cause et de ce qu'est un effet. Si on le précise pas, on risque de ne pas parler de la même chose...


5. Ton exemple de la dispute entre deux amis (A et B) est intéressant. La cause initiale est la mauvaise blague dite par l'ami A. Ensuite le ton monte et chacun en rajoute. C'est une spirale.
Mais aucun de ces effets (qui peut être lui-même cause d'un nouvel effet) ne peut être la cause de la mauvaise blague initiale... Sinon il faut que tu m'expliques comment la réplique sévère de B,
pourrait être la cause de cette mauvaise blague dite 5 minutes avant...


Quant à l'arrêt de l'escalade, je suis d'accord, elle ne dépend pas de celui qui initialisé la dispute. Mais je ne vois pas en quoi ce constat remettrait en cause le fait de la cause initiale.
Oui, dans ce cas, on s'en fiche, le principal c'est d'arrêter la dispute. Mais elle existe.


6. Sur le problème de la poule et de l'oeuf, contrairement à toi, j'ai été assez frappé par le nombre de livres ou d'articles écrits par des systémiciens donnat ce problème comme exemple d'une
causalité circulaire...


John Brookfield ne dit pas que l'oeuf n'est pas un organisme vivant. Il dit que "le matériau génétique n'évolue pas durant la vie d'un organisme vivant". Ce qu'il veut dire, c'est qu'à partir du
moment où l'oeuf a été fécondé, il devient un nouvel être vivant, qui lui n'évolue plus (sur le plan génétique).


Au plaisr de continuer cet intéressant débat.


Cordialement


Bernard