Le changement en question

Publié le par Bernard Sady

Le changement, la conduite du changement, le management du changement, … autant de slogans à la mode dans le monde du management.

 

J’ai longuement abordé ce thème du changement dans plusieurs billets sur ce blog il y a quelques mois.

 

Bien sûr,  je ne suis pas le seul à porter un œil critique sur le « changement pour le changement ».

 

Une tribune de Guillaume Pertinant publiée dans le Journal du Net ces derniers jours et intitulée « Conduite du changement ou changement de conduite ? » vient s’ajouter à ces critiques.

 

 

Sa thèse : Tout s’accélère, et l’homme court mais c’est après le changement qu’il a lui-même créé. Cette course a une limite : celle de notre propre corps et on y arrive, d’où le mal-être et les suicides. La solution n’est donc pas de « conduire le changement », mais de « changer de conduite ».

 

Voyons en détail son argumentation.

 

Guillaume Pertinant présente le problème de la manière suivante :

« Soudainement, le temps s'est accéléré, distordu. Une accélération si rapide et tellement euphorisante qu'elle a séduit jusqu'aux gardiens du sacro saint principe de précaution. Alors qu'il fallait plusieurs mois au début du XXe siècle pour traverser l'océan et négocier un contrat à New York, une demi seconde suffit désormais pour envoyer une proposition commerciale de Paris à Pékin. Les limitations technologiques et les barrières commerciales sont tombées, la liberté est à portée de clavier, l'homme est un génie. »

 

Mais tout n’est pas aussi rose dans ce monde technologique :

 

« A posteriori, des faits divers choquants et des statistiques récurrentes nous proposent cependant une autre lecture de cette évolution. Suicides sur le lieu du travail, troubles de l'adaptation, épidémie de dépressions et épuisements professionnels se multiplient en France et ailleurs. Avez-vous parlé de votre burnout à votre grand-mère ? »

 

C’est une citation de Joseph Stiglitz (prix Nobel d'économie) qui nous ramène à la réalité : 
 
« Dans un monde globalisé, il faut courir pour survivre »

Et Guillaume Pertinant pose la bonne question :

« Courir pour survivre, est-ce là notre destin ? »

 

La réponse de notre monde moderne : « Courir dans la réalité du monde du travail, signifie faire plus avec moins, évoluer et s'adapter continuellement au changement. »

Ce qui n’est pas sans risque :

« Mais vitesse accrue signifie également vigilance décuplée et prise de risque majorée, demandez aux pilotes. »

 

Et voici le plus important :
« Ainsi le nouveau crédo du manager est désormais la conduite du changement. Les collaborateurs doivent s'adapter (vitesse, précision et enthousiasme exigés s'il vous plait) aux changements de stratégie des concurrents, à la volatilité des fournisseurs, aux nouvelles règles réglementaires, aux évolutions technologiques. » Tous changements dus à l’homme.

 

Mais nous arrivons aux limites :

« Comment lutter contre la résistance au changement quand cette dernière est causée par notre épuisement ? Comment s'adapter alors que la résistance est chez les êtres humains une réponse naturelle à l'incertitude par ailleurs désormais généralisée? C'est notre être tout entier et ses mécanismes de défense innés qui semblent désormais refuser la course infernale.
Ivres de ce progrès qui flatte nos sens et notre satisfait désir de possession, nous avons oublié de nous poser une question, pendant combien de temps pouvons-nous encore « courir » ? Plus très longtemps sans doute, puisque l'adaptation au changement a ses limites, celles de notre corps. Non pas que ce dernier ne sache s'adapter, mais l'évolution s'observe à l'échelle de siècles et non à la cadence survoltée de l'internet. »

 
Dans sa conclusion, Guillaume Pertinant tente d’apporter une solution :

« Quelle autre voie alors? La réponse semble simple, si simple. Observons combien cette notion d'adaptation au changement relève de la pure schizophrénie, puisque c'est l'esprit de l'homme qui est à l'origine de ces changements qui sollicitent tant nos capacités d'adaptation. Nous souffrons de ne plus pouvoir nous adapter aux changements que nous avons nous mêmes désirés, imaginés, conçus. Au rythme où vont les choses il est plus que probable que la conduite du changement doive avant tout passer par le changement de notre conduite. »

 

Au-delà du jeu de mots, la conclusion est intéressante. Mais elle reste au niveau du vœu pieu : Guillaume Pertinant n’explique pas en quoi nous devons changer notre conduite. Dommage.

 

 

Une remarque cependant : Guillaume Pertinant considère que les changements permanents dans notre environnement sont réels. Mon analyse de la situation est un peu différente. Je considère que le changement n’est pas aussi omniprésent qu’on veut bien nous le faire croire. Je l’ai montré dans un billet il y a quelques mois. Ce sont certains gourous et certains consultants qui ont propagé cette croyance. Il y a une différence entre les changements réels et les changements perçus.

 

Il n’en reste pas moins que certains changements imposés dans les entreprises sont inutiles et néfastes. Mais ils ne sont pas tous à mettre au pilori comme semble le faire Guillaume Pertinant. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Certains progrès technologiques sont utiles et certains changements sont nécessaires. Comme le disaient Pfeffer et Sutton : « la seule chose qui soit plus dangereuse que le changement, c’est le non-changement ».

 

Changer notre conduite : oui, mais en sélectionnant attentivement les changements que nous menons dans nos entreprises.

 

A noter que Guillaume Pertinant tient un blog au titre très accrocheur : « Un ingénieur chez les DRH ». Intéressant et à visiter régulièrement.

Publié dans Changement

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Pertinant Guillaume 13/10/2010 22:40



Bonjour Bernard,


Ce n'est pas tant le changement qui m'interpelle mais la rapidité de ce dernier. Il me semble que nous vivons une accélération soudaine du temps. Speed ceci, speed cela. Mais les horloges
biologiques ont leur propre pulsation et savent nous le rappeler. Nous dormons moins, nous mangeons plus vite, nous stressons plus... Le changement qui recèle des promesses d'un monde meilleur
nous domine aussi. Le changement est sans doute utile mais comme l'argent, il me semble être un bon esclave et un très mauvais maître et je m'interroge sur notre libre choix dans ce processus.
Sans doute devrions nous reprendre le contrôle.  


Cordialement


Guillaume



Bernard Sady 06/11/2010 22:23



Bonsoir Guillaume,


Je vous réponds tardivement, car votre commentaire nécessite une réponse appropriée.


Oui, il y a une impression de l'accélération du temps. Mais ce n'est qu'un impression. Ce qui donne cette impression, c'est qu'on doit toujours en faire plus. Le "changement permanent" est un de
ces facteurs, mais ce n'est pas le seul. Il y a les sous-effectifs permanents, les organisations inadéquates, les chefs aux abonnés absents, les objectifs toujours revus à la hausse, etc...


Tout à fait d'accord pour dire que le changement (tout comme l'argent) doit être un bon esclave, et surtout pas le maître. Mais ce sont de trop nombreux consultants qui ont convaincu les top
managers de ce perpétuel changement... à imposer à leurs collaborateurs.


Pour en reprendre le contrôle, il me semble qu'il faut dénoncer ce mythe du "changement perpétuel" et surtout les consultants qui n'ont que ces mots à la bouche.


Ensuite, on pourra utiliser les "processus mentaux" de Goldratt qui sont un très bon antidote...


Cordialement.



Florent F. 13/10/2010 09:28



Bonjour Bernard,


Merci pour cet article qui illustre très bien ce que j'appelle "Le bon sens prêt de chez vous" ! ;-P


"Ah... C'est sur, c'était mieux avant !"


De mon point de vu, la question n'est pas de savoir si le changement a du bon. La question est de savoir comment on se positionne face au changement...


Il y a 3 types de personnes, ceux qui regardent les trains passer, ceux qui montent dedans, ceux qui les pilotent...


Nécessairement, ceux qui se limitent à les regarder passer auront toujours le sentiment de subir les changements. Et effectivement dans ce cas, notre homéostasie naturelle sera une source de
frustration importante.


Les manifestations d'hier en sont une belle illustration...


Au plaisir de te lire.


Florent



Bernard Sady 13/10/2010 22:02



Bonsoir Florent,


Oui, on va en voir de plus en plus des articles comme celui-ci. C'est l'effet "retour de balancier". On a tellement mis le "changement" à toutes les sauces qu'il y a une véritable indigestion. Et
quand on a une indigestion, on rejette tout...


Mais il faut savoir raison garder.


Ta remarque sur la position vis-è-vis du changement sent la systémique... Sur ce point, je suis en partie d'accord. Ton image des trains est bonne, mais incomplète. Car il ne s'agit pas de
prendre n'importe quel train. Si tu veux aller à Paris, au départ de Lyon, tu ne prendras pas le train qui va à Bordeaux ou Nice, même si le train est plus joli... De même, en fonction du temps
et des finances dont tu disposes, tu prendras un TGV ou un "tortillard".


On doit prendre le train (voire le piloter) qui va dans la direction qu'on souhaite et on choisit le type en fonction de nos contraintes. Appliqué au changement, cela veut dire qu'on va engager
les changements qui correspondent à nos objectifs et que la manière dont on pilotera ce changement se fera en fonction du contexte.


Donc, oui, l'attitude vis-vis du changement est importante, surtout pour décider si on doit y aller ou laisser passer. Il y a pas mal de "modes" en management qu'il est préférable de laisser
passer...


Au plaisir.


Bernard