Le plan infernal de France Télécom…

Publié le par Bernard Sady

Les conditions de travail chez France Télécom continuent à être à la Une des médias.

 

Les responsabilités d’une telle situation sont partagées. Mais comme je l’ai expliqué dès mon premier billet sur ce sujet, elles sont d’abord celles de Didier Lombard et de son ex-compère Louis-Pierre Wenes.


A la suite de mon billet concernant le départ de ce dernier, un lecteur m’a posé la question suivante : « Ce blog bien documenté est le bienvenu dans ma recherche sur les origines de ce "carnage", d'une part le rôle de la personnalité de ce triste individu, et d'autre part l'environnement où il a reçu les instructions essentielles, à savoir le cabinet AT Kearney, devenu très important sur l'hexagone. Au point d'être pressenti pour la restructuration du groupe La Poste.
C'est cela qui m'inquiète, le type d'homme qu'il représente n'est-il pas "promu" par un système mondial dont ce cabinet fait partie ? »

 

En dehors du fait que les agissements de Wenes confortent mon aversion vis-à-vis des consultants, je ne pense pas qu’on puisse penser à un complot contre nos entreprises publiques, ou ex-publiques…

Par contre, c’est une mode chez certains consultants de préconiser un changement dur. Comme si ça avait jamais réglé les problèmes dans les entreprises.

 


Mais chez France Télécom, le changement n’a été qu’un prétexte : ce qu’il y a de terrible, c’est que les agissements de Wenes n’avaient pas (ou plus) comme objectif le changement de culture de l’entreprise (passage « du monopole public sur un seul métier - les télécommunications fixes - à une entreprise privée présente aussi dans l'Internet, le mobile et l'audiovisuel » (Les Echos)).


Non, l’objectif était de baisser les effectifs. C’est ce qu’explique l’article consacré à Wenes dans le Nouvel Obs du 24 septembre dernier : « Après le plan Thierry Breton, qui avait déjà fait partir 20 000 salariés de 2003 à 2006, Didier Lombard en remet une couche : son plan NExT prévoit 20 000 départs supplémentaires. Et Louis-Pierre Wenes l'exécute avec les méthodes musclées dont il n'a jamais fait mystère : “Je mets la pression tout le temps, je ne laisse pas de marge de manœuvre”, explique- t-il en mai 2007 à “La Tribune”. »

 

Pour faire partir des personnes et diminuer les effectifs dans une entreprise, il y a deux solutions : faire un plan social, ou écoeurer les personnes pour qu’elles partent d’elles-mêmes. Dans le cas de France Télécom, dans la mesure où il reste encore de nombreux fonctionnaires ne pouvant être licenciés, il n’y avait qu’une seule solution : faire partir les gens par tous les moyens. Je continue à citer le Nouvel Obs : « Il faut dire que l'équation sociale est très compliquée : après avoir plongé France Télécom dans le bain de la concurrence, l'Etat privatise le groupe sans modifier le statut de ses agents français, qui restent à 65% des fonctionnaires. Du coup, la réduction d'effectifs se fait sur la base du volontariat, sans licenciements. “Avec l'ouverture d'un guichet de mobilité vers la fonction publique et la mise en place de généreux programmes d'aide à la reconversion, les salariés les plus aptes au changement sont partis dans la première vague, explique un expert en ressources humaines. A la fin, il ne restait que les gens les plus difficiles à faire bouger...” D'où, sans doute, l'augmentation de la pression pour les dégoûter. »

 


Eco89 vient apporter une explication complémentaire et très intéressante pour qui veut comprendre : « Maintenant, la question demeure : pourquoi la tension a atteint un tel point ? Il faut revenir au milieu des années 90. A cette époque, on ne parle pas d'entreprise mais d'administration. Michel Bon, le nouveau patron, connaît le privé puisqu'il a été PDG de Carrefour. Mais à l'époque, le boss, c'est l'Etat. Et quand il s'agit de réduire les effectifs du mastodonte, on taille une solution sur mesure. C'est le Contrat de fin de carrière (CFC) mis en place pour dix ans entre 1996 et 2006.

« “On offrait une sortie dans la dignité aux plus de 55 ans”, se félicite Pierre Morville, responsable CFE-CGC à France Télécom. En effet, les fonctionnaires de France Télécom qui arrivaient à cet âge recevaient 85% de leur salaire pour rester chez eux jusqu'à la retraite. Entre 1996 et 2006, 42 000 personnes vont bénéficier du CFC.

« Et après 2006 ? Fini, terminé. Circulez, y a rien à voir. Un dirigeant de l'équipe de Didier Lombard parlera, en privé « d'abus de biens sociaux » à propos des CFC.

« Certes, le dispositif coûte cher : entre 7 et 8 milliards d'euros, mais il permet de résorber les sureffectifs liés aux embauches massives des années 70 et 80. Si, à l'heure actuelle, plus personne ne peut prendre un congé de fin de carrière, ils sont encore près de 20 000 “non actifs en CDI”, selon la nomenclature du plan social.

« Depuis 2006, l'ambiance a donc changé du tout au tout. Pierre Morville s'indigne : “On est passé d'une fin de carrière digne à une violence qui pèse aussi bien sur les cadres que leurs équipes. A 38 ans, pour une femme, on sait que sa carrière est terminée et, pour un homme à 53 ans, on le pousse vers la porte. Nous devons trouver un dispositif pour les trois ou quatre prochaines années qui nous permette de réduire les effectifs en douceur et pas à la hussarde.” »



Bien sûr, cela n’a pas été annoncé aussi directement, mais sous couvert de « changement de culture » ou de « management exigeant », la direction (Wenes en a été l’architecte) a mis en place un plan infernal.

Pour comprendre ce plan il suffit de lire et recouper les nombreux témoignages qui pullulent sur le Net.

 

 

Ce plan se déroule en plusieurs actes :

-          D’abord isoler les personnes en individualisant au maximum et en opposant les personnes, par exemple en individualisant les salaires et les primes (un ami travaillant de longue date chez FT m’a expliqué le mécanisme…). C’est fait depuis longtemps.

-          Ensuite les changer en permanence de site, de travail pour leur faire perdre leurs repères (Cf. “Time to move”).

-          Et on dépersonnalise au maximum : « Comme le fait de ne plus avoir de bureau, de devoir prendre celui qui est libre, et de tout ranger en partant. Avant, j’affichais mes offres au mur, ça me permettait d’être plus efficace dans mes réponses. Mais, maintenant, il ne faut plus de papiers, il ne faut plus de photos des enfants. Et, dans les nouvelles marguerites, on ne voit même plus ses voisins. » (témoignage d’« Aline » sur le site Voila-le-travail.fr)

-          Puis donner des objectifs inatteignables : « Car les critères d’évaluation se sont corsés. Il ne suffit plus d’atteindre les objectifs de vente, il faut en plus prendre un certain nombre d’appels minimum par heure, et ne pas faire durer les coups de fil plus d’un certain temps. Or, quand on fait une vente, il faut la traiter, ce qui prend du temps, et ce qui fait que nous passons un peu moins d’appels par heure. Autrement dit, les deux demandes –vendre et passer beaucoup d’appels- sont totalement contradictoires ! Du coup, ils ont tenté de nous motiver en nous infantilisant, en nous faisant gagner des tickets à gratter, et des bons d’achat. » (Témoignage d’Aline)

-          Tout en humiliant : « Ce que je vois tous les jours au travail me choque profondément. Je ne parle ni des restructurations, ni des suppressions de postes, mais bien du management au jour le jour. Un management par la terreur. Nous sommes obligés de demander la permission à notre responsable pour aller aux toilettes. Si le temps de pause dépasse une minute, nous devons fournir une explication écrite. Les demandes de congés restent sans réponse. Ces humiliations sont quotidiennes, notamment pour les collègues de plus de 50 ans qui ont accepté ces fameuses mutations, sur des postes inférieurs, pour le bien de l'entreprise. » (témoignage cité par Le Monde du 11 septembre 2009)

-          Enfin, pour les achever, leur dire, lors des entretiens d’évaluation qu’ils sont bons à rien et qu’ils feraient bien de partir : « Le technicien de France Telecom qui s'était planté un couteau dans l'abdomen mercredi lors d'une réunion à Troyes, après la suppression de son poste, a expliqué lundi que son geste avait été "prémédité (..) pour dénoncer les conditions" de travail et exprimer un "ras le bol".
 « "C'est le ras le bol qui a motivé mon geste, cela m'est venu au moment où l'on m'a précisé que je n'étais plus bon à rien", a expliqué Yonnel Dervin à l'AFP après avoir regagné son domicile à l'issue de cinq jours d'hospitalisation.
 « "La veille, mon chef de service m'a fait venir dans son bureau pour m'expliquer que n'ayant plus les compétences pour tenir mon poste, je devais en changer", raconte ce salarié de 49 ans, parlant donc d'un acte "prémédité et organisé pour dénoncer les conditions" de travail dans l'entreprise.
 « D'une voix déterminée, il décrit les conditions de travail de plus en plus difficiles mais surtout le management "à l'usure et à la pression psychologique sciemment organisé par France Telecom". » (Les Echos du 14 septembre 2009).


 

Si la direction en place est pleinement responsable de cette situation, il ne faut pas oublier que les syndicats n’ont rien fait pour accompagner les salariés dans ce changement. J’ai longuement développé ce point dans un billet récent.

 


Je voudrais compléter par un extrait de Challenge dans son édition du 17 septembre :

« Très présents dans l'entreprise, les syndicats, CGT en tête, ont beaucoup protesté contre les restructurations en cours. » Il fallait pourtant bien faire ces restructurations. Au lieu de refuser ces “restructurations” qui se sont faites de toutes manières, il aurait fallu les accompagner et les expliquer aux salariés.

Je continue à citer Challenge : « Pourtant France Télécom n'a jamais connu de grèves de longue durée, à l'inverse d'autres entreprises publiques. Ce n'est pas pour autant que le dialogue social fonctionne. Délégué central de la CFDT, Xavier Major dénonce une direction qui “ne cherche pas à avoir un débat constructif sur la santé au travail ou sur les projets de l'entreprise”. “Les délégués du personnel se heurtent à un mur d'indifférence, ils se sentent impuissants”, constate Patrick Ackermann, de SUD.
« Résultat : la lassitude gagne, et les syndicats ont eu du mal à trouver des candidats pour les dernières élections de janvier. » Beau résultat, après n’avoir pas été pris au sérieux par la direction, les syndicats sont complètement décrédibilisés aux yeux des salariés…

« En revanche, les militants membres de l'Observatoire du stress ne se découragent pas. Créée en 2007, cette association alerte régulièrement la direction sur les risques psychosociaux. Cette dernière a réagi en interdisant le site Web de l'Observatoire : aucun salarié ne peut y accéder de son bureau. Forts de leurs statistiques, les syndicats ont toutefois su alerter la presse sur cette série de suicides. C'est vrai, nous avons peut-être réagi un peu tard, car il y a des gens qui sont morts, reconnaît Laurent Zylberberg. Mais dès 2000, nous avons créé une commission stress au sein du comité national d'hygiène et de sécurité, et en 2007, nous avons mis en place des espaces d'écoute.” »

 

Les Echos du 09 octobre élargissaient le problème à l’ensemble des centrales syndicales : « Conscientes d'avoir trop délaissé ce thème, les centrales vont renforcer leur lutte contre le mal-être des salariés. […] Les centrales prennent aussi conscience qu'en s'étant “parfois trop focalisées sur l'emploi et les salaires”, elles n'ont pas assez su - hormis la CGC, précurseur - tirer la sonnette d'alarme sur le stress. La signature unanime, à l'automne 2008, d'un accord interprofessionnel très peu contraignant pour les employeurs aura symbolisé ce manque d'ambition. »


 

Il nous restera à voir la responsabilité des pouvoirs publics dans un prochain billet.

Publié dans Conditions de travail

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Jean-Michel 19/10/2009 13:58


@David
Beaucoup de justes dénonciations sur ce site, mais l’affaire n’est pas si simple :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Cheminade

http://fr.wikipedia.org/wiki/Lyndon_LaRouche

C’est de la propagande, même si je la vois bourrée de bonnes intentions. Je n'aime pas me faire
forcer la main. Le vocabulaire employé ne me convient pas.


Bernard Sady 20/10/2009 21:47


Jean-Michel,

Complètement d'accord avec vous.


David C. 19/10/2009 00:05


Afin de faire face à la colère qui vient! Afin de faire face à la logique destructrice du système ! Afin de faire face au mépris de la classe dirigeante, en montant sur la scène de l'histoire! Afin
de rompre avec la règle du jeu!
Je vous invite à lire et à partager le dernier tract de Solidarité et progrès :
http://www.solidariteetprogres.org/article5871.html
Il est temps que toutes les révoltes particulières donnent naissance à un projet commun révolutionnaire!
David C.
david.cabas.over-blog.fr


Jean-Michel 18/10/2009 19:08


Addendum: L'émission avec l'enquête comprenant les témoignages de médecins du travail et de psychologues :
http://sites.radiofrance.fr/play_aod.php?BR=9549&BD=19092009
C'est plus long, mais tellement édifiant !
Et pour ceux qui ont la patience, l'intervention complète de Christophe Dejours dans le même cadre radiophonique :
http://sites.radiofrance.fr/listen.php?file=/chaines/france-culture/dossiers/2009/regards-actualite/rabonus02102009.rm


Bernard Sady 20/10/2009 21:44


Merci de ces liens.


Jean-Michel 18/10/2009 18:36


Bonsoir Bernard,
D'accord ici c'est une pression déguisée vers la porte de sortie.
Mais un questionnaire à l'attention du personnel vient de sortir, un autre suicide s'est produit. Il y a le feu à la maison, sans contestation possible.
La question est de savoir ce que le successeur de Louis-Pierre Wenes va pouvoir réussir sans rompre avec le plan "Next".
Pour ceux qui ont le lecteur "RealPlayer" installé, voici
une intervention pertinente de Christophe Dejours sur France Culture, la version courte :
http://sites.radiofrance.fr/listen.php?file=/chaines/france-culture/dossiers/2009/regards-actualite/ra02102009.rm


Bernard Sady 20/10/2009 21:43


Bonsoir Jean-Michel,
La question que vous soulevez est effectivement la bonne, Stéphane Richard peut-il inverser la machine? Ce sera difficile, mais pas impossible. Dans ce cas, il remplacera très vite Didier
Lombard.


telecoms 14/10/2009 16:57


« Mal-être » dans les telecoms : manifeste d’un ancien distributeur telecoms.

Lyon, le 11 octobre 2009 – les professionnels du secteur des telecoms expriment librement leur sentiment et leurs attentes dans un secteur en pleine mutation.

« le blog telecoms » http://telecoms.zeblog.com est à l’écoute des professionnels du secteur privé des telecoms depuis le 21 septembre 2009 et répond à un commentaire déposé par un de ses lecteurs
au sujet du communiqué de presse du 5 octobre 2009...

la suite sur http://telecoms.zeblog.com/419909-mal-etre-dans-les-telecoms-manifeste-d-un-ancien-distributeur-telecoms/


Bernard Sady 14/10/2009 23:51


Bonsoir Philippe,

Le témoignage sur votre blog est impressionnant. Effectivement, le mal-être au travail ne semble pas uniquement être chez FT, mais dans l'ensemble de la profession.