Simple ou complexe ? (1ère partie)

Publié le par Bernard Sady

Il y a quelques semaines, Florent Fouque a lancé un débat sur Viadeo ayant comme sujet « Goldratt et la systémique ». Florent pense que Goldratt est un systémicien qui ne veut pas le dire…

 

Il a décidé d’écrire plusieurs billets sur ce sujet sur son blog, les commentaires se faisant sur Viadeo.

 

Le premier billet était sur la rétroaction. Florent voulait montrer que la contrainte était une rétroaction.

 

 

Je reprendrai ce thème de la rétroaction plus tard et j’en viens de suite à la complexité face à la simplicité…

 

 

Il s’agit du « 2ème épisode » de Florent : « L’énigmatique Goldratt – L’inhérente simplicité »

Alors qu’on nous rabat les oreilles de “complexité” – savoir manager dans la complexité, agissez dans un monde complexe… – c’est  un débat intéressant : la réalité est-elle simple ou complexe ? Même Jeffrey Immelt, dans son discours à West Point le 9 décembre 2009, affirmait que « les dirigeants doivent être adeptes de la “pensée systèmes” et être à l'aise avec l'ambiguïté », car « le monde futur est plus complexe »…

 

 

Dans son billet, Florent commence par poser le problème :

« A priori, une des idées que amènerait à penser que Goldratt est à l'origine de son propre paradigme (et donc qu'il ne travaille pas sur la base du paradigme qu'offre l'approche systémique) consisterait à dire que Goldratt prône la simplicité quand la pensée systémique se complait dans la complexité. »

C’est effectivement une remarque que je lui avais faite en commentaire sur Viadeo, concernant son premier « épisode », car cela semblait évident dans les ouvrages de Goldratt.

Et il veut démontrer que « c’est une pure foutaise » en reprenant ce qu’écrit Goldratt dans “The Choice” (paru en 2008 en non traduit en français).

 

Comme je n’avais pas lu ce dernier livre, je me suis empressé de le commander et de l’étudier. Pour répondre à Florent qui trouve dans un commentaire que « c’est un livre assez pauvre », avec « aucune idée originale », et que « Goldratt n’a pas beaucoup de valeur ajoutée à apporter dans le domaine du développement personnel », je dirais qu’après cette première lecture, “The Choice” présente l’intérêt de préciser certaines idées de Goldratt et d’attirer l’attention de ses lecteurs sur certains points forts : les trois conditions pour penser clairement (considérer que la réalité est simple, que les conflits peuvent être éliminés sans compromis, ne pas faire de reproches aux personnes), l’importance de la « zone de confort », le rappel de certaines règles logiques (même si c’est limité…)… La forme de dialogue entre Goldratt et sa fille Efrat rend le livre intéressant : cette dernière joue l’avocat du diable et Goldratt lui répond. C’est parfois un peu trop facile et il manque certaines objections…

J’y reviendrai certainement.

 

 

Je vais donc reprendre l’argumentation de Florent en la commentant.

 

Florent commence mal en donnant immédiatement les définitions de la complexité que donne Goldratt à la page 41 sans rappeler ce qu’il dit précédemment (alors que depuis le début du livre Goldratt affirme et argumente « l’inhérente simplicité » de la réalité) :

« Avant de présenter sa propre définition de la complexité (qu'il oppose de manière erronée à la simplicité), il évoque le sens communément admis (compris) de ce qu'est la complexité :

« "La définition en vigueur de la complexité est, plus on doit fournir d'éléments de données pour décrire complètement le système, plus le système est complexe." »

Et il commente :

« Cette première définition est intéressante sur deux points :

  1. Le premier c'est que la définition de la complexité intègre la notion d'observateur. Dans la pensée systémique, on s'interdit à croire à l'existence d'une quelconque objectivité. Toutes les observations sont toujours réalisées en vue de répondre à une finalité précise.
  2. Le deuxième point est un peu plus pernicieux... Cette définition nous amène à penser que la complexité du système est directement lié à notre capacité d'entendement, ainsi la complexité du système se mesurait à la somme des idées qu'il nous faut exprimer/assimiler pour comprendre le fonctionnement du système. »

Mon commentaire : Si cette première définition « intègre la notion d’observateur », cette notion n’est pas différente de celle présentée par Descartes. En effet, il revient à l’observateur de rechercher les données nécessaires à la description du système. Mais différemment de l’approche systémique, il n’y a aucune allusion au fait que l’observateur ferait partie du système observé, ni de l’absence d’objectivité de la part de cet observateur. On est loin de la systémique.

Quant au deuxième point “plus pernicieux”, nous verrons plus loin que cette « complexité du système directement liée à notre capacité d'entendement » sera reprise par… un systémicien, Jean-Louis Lemoigne.

 

Revenons au texte de Florent qui donne la deuxième définition de la complexité d’après Goldratt :

« "Mais, il y a une autre définition de la complexité. Si tu es un scientifique, ou un manager, tu n'es pas aussi intéressé que cela par la description même du système. Tu es davantage intéressé par la difficulté à le contrôler ou à prévoir ses comportements, tout spécialement quand un changement est introduit. Ta définition de la complexité est, plus le degré de liberté est important, plus le système est complexe".

« Nous retrouvons dans cette définition les notions de "contrôle", de "degré de liberté" et de "prévisibilité". Dans l'approche systémique, un système est jugé complexe quand il devient imprévisible et difficilement contrôlable. Nous travaillons donc sur les mêmes bases... »

 

Mon commentaire : Goldratt donne une bonne définition de ce qu’est un système complexe tel que la propose la systémique. Même s’il n’en parle pas directement, il semble connaître cette théorie. Et nous verrons que finalement, sa pensée va à l’encontre de la systémique.

Continuons l’argumentation de Florent.

Après avoir donné les définitions de Goldratt, il continue : « Pour illustrer son propos, Goldratt prend deux "systèmes" en exemple (j'ai mis des guillemets, car l'un d'entre eux n'est pas un système malgré qu'il soit présenté en tant que tel). »

Voici une représentation de ces deux systèmes.

 

Systèmes A et B

 

Florent commente :

« Grâce à ces deux systèmes Goldratt, démontre que selon la première définition, c'est le système B qui semble le plus complexe, car il a plus d'éléments et d'interactions à décrire. Mais selon la deuxième définition, c'est le système A qui est le plus complexe, car c'est celui qui a le degré de liberté le plus élevé. Le Système B étant plus facilement contrôlable puisqu'en agissant sur une ou deux variables nous avons accès à l'ensemble du système via les interactions. »

C’est bien ce que dit Goldratt.

 

Et Florent conclut sur ces deux systèmes : « Pour ma part la comparaison est tendancieuse, car, comme je le disais plus haut, le système A n'est pas un système. Pour qu'il y ait système, il faut nécessairement qu'il y ait interactions. Au mieux, serions-nous face à 4 systèmes isolés. »

 

Florent a raison par rapport au sens strict du mot “système”, mais fait preuve d’un peu de mauvaise foi, car si on ajoute 3 liaisons dans A, on aura bien un système.

 

Système C


Ce nouveau système est avec 3 degrés de liberté (si on veut agir sur le système, il faut agir sur 3 points…) et est donc beaucoup plus complexe que B…

 

Mais cette négation permet à Florent d’affirmer :

« L’amalgame qui nous amène à penser que l’approche de Goldratt est plus “simple”… »

 

J’avoue ne pas comprendre le raisonnement de Florent … Il ne s’agit pas de savoir si l’approche de Goldratt est « plus simple », mais de savoir si la réalité est complexe ou simple…

 

Cependant, il revient sur son sujet :

« Mais revenons à la démonstration de Goldratt, ainsi le système B deviendrait, comme par enchantement, un système simple, car nous n'aurions que très peu d'éléments à actionner pour contrôler l'ensemble du système. Cette affirmation est correcte sur un système simple ou compliqué, mais pas sur un système linéaire. »

 

Mon commentaire : Florent a certainement voulu dire « non linéaire », car un système linéaire est très simple…

 

Et ensuite, il montre ce que pourrait être un système simple, compliqué ou complexe en prenant l’exemple de la marche ou de la course, passant d’un pas simple à une marche de 42 kilomètres (compliqué) jusqu’à un match de foot (complexe). Pourquoi pas ? Encore que…

 

Et il conclut :

 « Comme je le disais tout à l'heure, sur la base même de la définition, Goldratt reprend la même notion de complexité, car dans le système complexe du match de foot nous sommes bien face à un niveau de liberté et une imprévisibilité plus forte. Le problème c'est qu'en face de cette complexité, Goldratt ne parle pas de système simple et de système compliqué. Il part du système complexe pour mentionner qu'ils sont contrôlables via un nombre limité de facteurs influents. »

 

Mon commentaire : ici Florent ne prend en considération que le système B ou le match de foot et les considère comme complexes. Pour Goldratt, B n’est pas complexe (selon la deuxième définition qui est la sienne) même si le commun des mortels le considère comme complexe (selon la première définition), car il peut être contrôlé et prévisible. Florent et Goldratt n’ont pas la même interprétation face à un même système : l’un le considère simple et l’autre le considère complexe… Mais comme nous le verrons plus loin, cela n’a rien d’extraordinaire… Et il ne sert à rien de se disputer sur ce sujet…


Ce que ne fait pas Florent qui insiste :

 « C'est là que nous pouvons nous rendre compte du jeu d'équilibriste de Goldratt...

« Quand il parle de complexité, Goldratt fait l'amalgame (volontaire ou pas ?) entre la nature du système, et le présupposé contrôle qu'il aurait dessus. Vous avouerez que ça n'est pas du tout la même chose. Quand j'écris cet article, pour moi la chose est relativement simple, je pense à ce que je dois écrire et je l'écris. Mon contrôle opère donc sur mon raisonnement et mes doigts pour saisir les caractères qui construisent mes phrases. Maintenant si je réfléchis à tout le système qui fonctionne en moi entre le psychique, la mémoire des concepts, leur représentation, la finalité de mon geste...etc. Il y a bien derrière cet acte simple (écrire un article), un système complexe. Dois-je pour autant finir par dire que tout ça est simple !? »

 

Mon commentaire : il n’y a pas lieu de reprocher cet amalgame à Goldratt, car c’est la définition même de la nature des systèmes : le contrôle ou la prévision des comportements (élément que ne reprend pas Florent…) déterminent si un système est simple ou complexe…

Quant à ce qui se passe à l’intérieur de Florent lorsqu’il écrit, c’est certainement hyper compliqué, mais sûrement pas complexe, sinon, il sortirait n’importe quoi de ses doigts, car imprévisible et non contrôlé…


Et sa conclusion est  surprenante :

« Au final, il n'y a pas de différence majeure entre l'approche de Goldratt et celle de la systémique sur ce qu'est la complexité. Mais Goldratt, comme pour nous protéger, préfère nous dire qu'un système complexe est simple. Le problème, c'est qu'en faisant cela, Goldratt ne permet plus de distinguer les systèmes complexes, des systèmes compliqués, des systèmes simples. Et vous l'avouerez, c'est quand même dommage, car cela nous prive d'une perception plus variée des systèmes qui nous environnent. » 

« Je le redis, cette abstraction de la nature complexe des systèmes me dérange par son manque de rigueur intellectuel. Mais, en même temps, j'entends bien le souci permanent de Goldratt de rendre les concepts accessibles... J'ai le même souci de démocratisation... ;-P Il faut donc bien reconnaitre que, pour cela, Goldratt est très fort. »

 

Mon commentaire : alors que Goldratt prend en permanence le contrepied de la systémique, sur ce point particulier de la complexité (mais qui est à la base de cette théorie), Florent veut nous persuader qu’« il n'y a pas de différence majeure entre l'approche de Goldratt et celle de la systémique sur ce qu'est la complexité ».

 

Non, Goldratt a une position parfaitement claire et cohérent. Pour lui la réalité est extrêmement simple et il l’affirme tout au long de « The Choice ».

 

Le seul reproche qu’on pourrait lui faire, c’est qu’il ne dit rien de ce qu’il fait du système A et c’est peut être cela qui a perturbé Florent, et qui a préféré ne pas prendre en compte ce système…

 

 

Ensuite Florent part sur un autre sujet : la perception complexe de la systémique… Il a parfaitement raison, mais cela n’a rien à voir avec le sujet qui nous intéresse. Je passe donc.

 


Il est dommage que Florent ait négligé certains aspects de l’argumentation de Goldratt concernant « l’inhérente simplicité ».

 

Nous verrons donc dans un prochain billet cette argumentation telle que Goldratt la présente dans « The Choice ».

Commenter cet article

Florent F. 18/08/2010 19:36



Bonjour Bernard et merci pour cet article.


Je suis ravi que tu poursuives et redonnes une dynamique à ce débat... Personnellement, je me suis beaucoup investis sur la rédaction de ces 5 articles... Je ne souhaites donc pas revenir
dessus...


Simplement, comme ton article est très long et que j'ai du mal à y retrouver l'idée majeure qui m'a conduit à l'écrire, je souhaiterais simplement la repréciser :


"La simplicité" telle que Goldratt l'exprime correspond très exactement à notion de "complexité" que l'on retrouve dans le paradigme systémique. Donc de la simplicité, Goldratt ne reprend que le
terme... Ca ne fait pas de son approche une approche plus simple que celle de la systémique.


That's it.


Au plaisir.


Florent



Bernard Sady 01/09/2010 19:03



Bonjour Florent,


Merci d'avoir bien reprécisé ta pensée... car la mienne va exactement à l'opposé...


J'avoue que la suite des trois articles consacrés à ce sujet est un peu compliquée, mais je voulais vraiment éclaircir ce point sur l'inhérente simplicité ou l'inhérente complexité de la réalité.


Et j'arrive à la conclusion inverse de la tienne : Goldratt considère que la réalité est extrêmement simple, c'est à dire qu'un phénomène peut être réductible à quelques causes racines et peut
être prévisible, étant soumis aux relations de cause à effet. C'est l'opposé de la définition de la complexité par la systémique...


Quant à la méthode de Goldratt, je t'accorde que tout n'est pas simple...


Au plaisir.


Bernard