Toyota : le début de la fin ?

Publié le par Bernard Sady

Logo-Toyota.jpgAprès les déclarations d’Akio Toyoda devant le Congrès Américain la semaine dernière, les commentateurs ne sont pas tendres avec Toyota.

 

Stéphane Lauer, dans lemonde.fr du 25 février pose la question : « Mais comment le constructeur le plus respecté au monde, il y a encore quelques mois, a pu en arriver là? »

 

Je cite longuement son explication en mettant en gras les points importants :

 

« En fait, le dérèglement de l’horloge Toyota ne date pas d’hier. Lorsqu’on observe l’évolution du nombre de rappels, la courbe est édifiante. Dans leur livre Toyota no yami (La Face cachée de Toyota), paru en 2007, les deux journalistes Watanabe Masahiro et Hayashi Masaaki mettaient déjà en lumière une inquiétante augmentation des rappels au Japon: 60 000 en 2001, 460 000 en 2002 et 1,8 million en 2005. De 2004 à 2006, Toyota a vendu 5 120 775 voitures et en a rappelé… 5 113 760!


« On ne peut s’empêcher de mettre en parallèle les dérives de qualité et l’accélération de la croissance du groupe ces dernières années. Le "toyotisme" promettait de réconcilier les deux, c’est là où il semble avoir échoué. En fait, "le toyotisme" est une forme d’intensification du travail. "Il fait entrer dans l’atelier la variabilité de la demande. Aux ouvriers de se débrouiller avec", explique Sébastien Lechevalier, maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. »


C’est un reproche classique qui est fait au “toyotisme”. Ce n’est pas entièrement faux, même si Toyota a fait des efforts depuis 1990 pour humaniser le travail dans ses usines…


« "Il s’agit d’un système constamment sur le fil du rasoir, qui suppose de très bons flux d’information", ajoute-t-il. Pendant des années, Toyota a fait la différence sur les autres constructeurs en anticipant mieux la demande et en réglant au fur et à mesure les problèmes grâce à un processus d’amélioration permanente. "Mais ce système ne fonctionne que si en même temps coexistent des îlots de stabilité au niveau de l’emploi, du management et du financement de l’entreprise", insiste M.Lechevalier.


« Or ces "îlots" se sont délités un à un. La part des ouvriers intérimaires n’a cessé de croître. L’entreprise a de plus en plus été dépendante d’un marché américain dont les exigences financières n’étaient plus compatibles avec le Toyota des origines. Enfin, le management paternaliste a été remplacé par une direction qui a dû intégrer au pas de charge les ressorts de la mondialisation.


« L’hiatus entre tradition et modernité a éclaté au grand jour en 2009. Avec la crise, le groupe n’a pas hésité à se séparer de cohortes d’intérimaires, qui étaient aussi logés par Toyota et qui, du jour au lendemain, se sont retrouvés à la rue. L’ultime îlot de stabilité du groupe venait de sauter. Mais auparavant, la quête de la place de numéro un mondial, malgré le profil bas affiché officiellement, avait déjà contribué au dérèglement du système.


Notre auteur pose une autre question : « Comment un tel aveuglément a-t-il été possible? »

Sa réponse est plus discutable : « "Quand il n’y a pas de contre-pouvoir, il n’y a pas de critique, ni de système d’alerte possible", répond Paul Jobin, maître de conférences à l’université Paris-VII Diderot, pointant la faiblesse des syndicats chez Toyota, le black-out organisé sur l’information et les dizaines de millions de dollars dépensés chaque année en lobbying aux Etats-Unis. »


Il est vrai que les syndicats sont faibles chez Toyota, mais ce n’est pas suffisant pour expliquer un aveuglement. Des syndicats forts ne sont pas synonymes de clairvoyance… Renault ou France Telecom sont là pour le montrer…


Sa conclusion : « Aujourd’hui, la reconquête pour Toyota passe par une question simple: "Qui sommes-nous?" Une quête d’identité, qui devra se pencher sur une organisation devenue trop compliquée, ayant de plus en plus de mal à trouver les ressources humaines nécessaires à sa folle croissance. M. Toyoda le reconnaissait, lors de son audition: "Nous avons perdu le sens des priorités." »

 


Voici maintenant un article de Philippe Mesmer du 02 mars 2010 sur lemonde.fr qui va plus loin dans l’explication. Il fait référence au discours d’Akio Toyoda le 02 octobre, dans lequel il reprenait la thèse du livre de Jim Collins “How the Mighty fall” :


« Pressentait-il ces difficultés le 2 octobre 2009, quand il citait le spécialiste américain du management Jim Collins, auteur de How the Mighty Fall. Peut-être. Dans cet ouvrage, l'auteur détaille cinq étapes qui précèdent la chute de grandes entreprises. Parmi elles, "l'arrogance née du succès" et la "poursuite effrénée du toujours plus". Pour Akio Toyoda, Toyota n'était pas loin d'avoir franchi quatre de ces étapes du déclin. Le constat ne l'empêche pas de se trouver sous le feu des critiques pour son long silence sur les problèmes de rappels, que ses multiples apparitions depuis le 5 février, notamment pour présenter ses excuses, ne suffisent pas à faire taire. Et les quelques mots maladroitement prononcés en anglais n'ont rien arrangé. »

 


Revenons à ce discours et c’est Pôle Automobile qui nous en dit un peu plus : « Lors d'une récente conférence de presse, le petit fils du fondateur a proposé une analyse courageuse de la situation du premier constructeur mondial.


« Citant les 5 étapes de la vie et de la mort d'une entreprise telles que décrites par Jim Collins dans son livre "How the mighty fall", Akio Toyoda a indiqué que selon lui, TOYOTA se situait à l'étape 4 : 's'accrocher pour son salut'. Il a affirmé que son entreprise était passée par les trois premières : l'arrogance du succès puis la fuite en avant effrénéele déni des risques et des périls. puis


« Le nouveau président du constructeur japonais a ajouté : " nous sommes devenus trop gros et donc trop éloignés de nos clients". »


La cinquième et dernière étape de “How the Mighty fall” est la « capitulation vers l’insignifiance ou la mort ». Et c’est la fin.

 


Un article du Financial Times du 8 février commente ces étapes :


Au sujet de la première étape, « l’arrogance du succès », il cite un senior de Toyota qui « a admis l’année dernière [que] jusqu’à maintenant, notre attitude était que nous pouvions tout faire ».


Pour la deuxième étape, « la fuite en avant effrénée », Stefan Terms, l’auteur de l’article explique que « la remarquable expansion rapide de Toyota s’est révélée être non viable ».


La troisième étape, « le déni des risques et des périls », est illustrée par « plutôt que de se confronter à la brutale réalité, l’entreprise se réorganise sérieusement »… Le temps mis à régir face aux premières alertes concernant les pédales de frein est un indice sérieux de cette étape.


La quatrième étape, « s’accrocher pour son salut », peut vite se transformer en panique.


Quant à la cinquième étape, « la capitulation vers l’insignifiance ou la mort », elle ne « nécessite pas plus d’explications ».


Si réellement, Toyota en est à la quatrième étape, il y a de quoi s’inquiéter, même si rien n’est “écrit”. Mais comme le dit Jim Collins, plus une entreprise est avancée dans les étapes, plus c’est difficile de corriger.


Les décisions et actions de Toyota relèvent-elles de la panique plutôt que d’une analyse sereine de la situation ?


Les défauts de communication et la volte-face d’Akio Toyoda lors de sa convocation devant le Congrès Américain, peuvent le laisser penser.


Dans ce cas, la dernière étape n’est peut-être pas loin…


Mais Toyota a su par le passé affronter et sortir de crises importantes. En sera-t-il de même cette fois ?


A suivre…

Publié dans Toyota

Commenter cet article

FXavier 06/03/2010 05:12









Bernard Sady 08/03/2010 23:01


Bonsoir FXavier,
Dommage, il n'y a pas de commentaire...


Jean-Michel 05/03/2010 00:39


Bonsoir Bernard,
Aprés avoir lu les précédents épisodes, j'ai du mal à imaginer que cette firme mondiale puisse survivre en continuant de grandir.
Comme pour General Motors et Ford, il faudra perdre en taille et garder les meilleures parts du système. Et cesser ce délire de sous-traitance tout azimuth.
La durée de vie est écourtée par une sorte d'emballement massif de l'énergie, devenu incontrôlable au-delà d'une certaine taille.
Mais surtout la disparition des îlots de stabilité me fait penser à la limite rouge
dépassée avant l'explosion, le fim Metropolis porte d'ailleurs un message visionnaire où il est question de "coeur" entre l'esprit et la main. Bien vague me direz-vous, et pourtant, quelle richesse
obtient-on là, sur base de tant de désastres humains, individuels et sociaux, un colosse aux pieds d'argile et de fer mélangés... Tous cela donne un spectacle poignant, car le Japon perdrait
sa plus grande entreprise, avec des effets sociaux désastreux pour tout le pays.
J'espère sincèrement que non.


Bernard Sady 08/03/2010 22:49


Bonsoir Jean-Michel,

Cela va être effectivement intéressant de voir comment va évoluer Toyota. Après une cure d'amaigrissement, comme GM, sera-ce un nouveau départ? Ce pourrait être aussi la disparition. Ou alors, dans
quelques mois, la progression à nouveau, comme s'il ne s'était rien passé...