Une politique industrielle pour la France ?

Publié le par Bernard Sady

Jeudi dernier, 4 mars 2010, Nicolas Sarkozy a conclu les Etats Généraux de l’Industrie.


Il faut rappeler que ces Etats Généraux, lancés le 3 septembre 2009, ont été un évènement très important au vu de l’ampleur des moyens mis en œuvre : nombre de réunions (250…) et nombre de personnes mobilisées.


Il en est résulté un rapport final de plus de 100 pages, sans compter les rapports intermédiaires.


Comme le signalait Michel Baudin sur le forum FranceLean, au sujet d’un article paru dans « L’Usine Nouvelle sur Vingt propositions pour dynamiser l'industrie, qui fait le bilan de ces États Généraux de l'Industrie », ces Etats ressemblent plus à « un cahier de doléances de subventions et exemptions fiscales » qu’à « une stratégie d'avenir pour l'industrie française. »…


Michel Baudin précise ce qu’auraient dû être ces Etats Généraux :


Ils auraient dû répondre « aux questions suivantes :


« 1.       Sur quels marchés l'industrie française peut-elle être compétitive ?


« 2.       Quelles technologies doit-elle maîtriser pour être présente sur ces marchés ?


« 3.       Quelles sont ses ressources humaines, et comment les adapter ou les développer ?


« 4.       Quelle performance économique et rôle dans l'économie nationale peut-on attendre de l'industrie ?

 

« Ce sont les questions qu'on se pose dans un plan d'entreprise, et il me semble que des États Généraux de l'Industrie avaient pour mission les poser à l'échelle de l'entreprise industrielle France. »


Effectivement, mais le résultat est assez loin des réponses à ces quatre questions.


La conclusion de Nicolas Sarkozy est dans la droite ligne du rapport final « cahier de doléances »…


Notre Président est allé à Marignane dans les locaux d’Eurocopter pour faire ce discours devant 1500 personnes.


Ce discours est disponible ici.


En voici les points importants.


Nicolas Sarkozy commence par expliquer « qu’il faut à la France une véritable politique industrielle à opposer à la pression des autres enjeux de la société ». On ne peut qu’être d’accord.

 

Ensuite, il aborde le diagnostic fait par ces Etats Généraux :

« La France a commencé à se désindustrialiser massivement à partir de l’an 2000. Elle a perdu 500 000 emplois dans l’industrie depuis cette date. »

Mais cette perte d’emploi est beaucoup plus ancienne : « Près de deux millions d'emplois ont disparu dans l'industrie en France en trente ans » explique le Journal du Net du 3 mars.


Pourquoi prend-il cette date ? A cause des 35 heures… : « Je suis désolé d’asséner ces chiffres, mais ils sont implacables. Je vous demande de regarder la vérité en face : si la France perd son industrie aussi vite, plus vite que ses partenaires européens, ce n’est pas l’effet de la fatalité, c’est que notre pays a délibérément entravé pendant des années son propre développement industriel, avec les 35 heures, avec un taux de prélèvements sur les salaires unique en Europe, avec une accumulation de réglementations incontrôlée dans tous les domaines. »


Si les 35 heures sont si néfastes, pourquoi ne les a-t-il pas supprimées dès son arrivée au pouvoir ?


Revenons sur le « diagnostic porté par les États généraux » :


« Notre industrie innove trop peu, moins de 7 % de sa valeur ajoutée contre plus de 10 % dans tous les pays où l’industrie est forte, Allemagne, Suède ou Finlande.


« Notre industrie investit trop peu. L’investissement industriel a baissé de 35 % entre 2001 et 2009. Avant la crise, en 2007, en haut du cycle, il avait déjà baissé de 14 %. L’investissement de l’industrie automobile en France a baissé tous les ans, sans exception, depuis 2001.


« Si notre industrie innove et investit trop peu, c’est entre autres parce qu’elle ne dégage pas de marges suffisantes : elles atteignent 29 % de la valeur ajoutée, contre 35 % en Allemagne.


« Une industrie trop peu profitable, qui investit et innove trop peu, voilà le cercle vicieux dans lequel notre pays s’est engagé depuis 10 ans. Nous devons le briser avec la détermination la plus totale. »


Mais ce cercle vicieux est engagé depuis beaucoup plus que 10 ans…


Cependant, après avoir affirmé (preuves à l’appui…) que « la politique économique que nous avons menée depuis 2007 suit une ligne parfaitement claire et très déterminée : la priorité absolue au redressement de l’industrie », Nicolas Sarkozy en vient aux solutions : « Les États généraux de l’industrie vont nous permettre de passer à une nouvelle étape du redressement industriel de la France. »


Et là, c’est une “liste à la Prévert” de 23 mesures aussi diverses que variées : cela va de l’allègement des charges sociales et de la réglementation, aux relations entre PME et grands groupes, en passant par le souhait d’une politique industrielle européenne, la réconciliation des français avec leur industrie, la mobilisation de l’épargne en faveur de cette industrie et l’innovation…


Toutes ces mesures sont alignées les unes derrières les autres sans qu’on puisse discerner la moindre idée directrice. Lisez vous-même…


Pour vous le montrer voici ces 23 mesures dans l’ordre dans lequel elles ont été énoncées (pas si facile d’en trouver 23…) :

  1. Réflexion sur le mode de financement de la protection sociale
  2. Conférence nationale de l’industrie
  3. Mission d’examen du cadre réglementaire de l’industrie
  4. Soutien à l’investissement environnemental des entreprises
  5. Instance de réflexion stratégique et d’échange pour chaque grande filière
  6. Nomination d’un médiateur de la sous-traitance
  7. Diffusion des bonnes pratiques et charte des bonnes pratiques mises en place dans les filières
  8. Initiative pour une véritable politique industrielle européenne
  9. Renforcement de l’arsenal anti-dumping de l’Europe face à ses concurrents
  10. Principe de réciprocité des normes dans les échanges internationaux
  11. Faire payer le carbone aux importations
  12. Nouveau Bretton Wood pour régler la question des changes
  13. Relocalisation de la production en France
  14. Remise en honneur de la marque « France »
  15. Semaine de la rencontre des jeunes et de l’industrie pour rendre aux jeunes le goût de la technologie et la passion de l’industrie 
  16. Transmission du savoir entre générations par tutorat seniors juniors
  17. Formation des salariés pour s’adapter aux mutations dans chaque bassin d’emploi
  18. Renforcement du rôle de l’Etat actionnaire
  19. Echange deux fois par an entre les grandes entreprises et son principal actionnaire, l’Etat
  20. Mobilisation de l’épargne des Français pour l’industrie
  21. Livret épargne industrie
  22. Réforme du cadre d’imposition des revenus des brevets
  23. Maintien du remboursement anticipé du crédit impôt recherche.

Ce catalogue ne fait pas une politique industrielle et les questions que tout industriel se pose pour sa propre entreprise restent sans réponse : Sur quels marchés l'industrie française doit-elle aller en priorité ? Quelles technologies doit-elle maîtriser pour être présente sur ces marchés ? Comment adapter ou développer ses ressources humaines ? Quelle performance économique et rôle dans l'économie nationale peut-on attendre de l'industrie ?


Un point caractéristique est le peu de place laissé à l’innovation (deux paragraphes en fin de discours), alors que c’est certainement une des clés de la ré-industrialisation, comme l’a dit lui-même Nicolas Sarkozy…


Un autre point est l’éparpillement des subventions pour répondre au « cahier de doléances »…


Mais je suis parfaitement en phase avec la conclusion de Nicolas Sarkozy : « Je ne suis pas sûr que cela suffise »…


Si notre président édicte une politique industrielle dont il n’est « pas sûr que cela suffise », si le commandant du navire n’est pas sûr de nous mener à bon port, comment pourrons nous sortir de cette désindustrialisation et atteindre « l'objectif d'augmenter la production industrielle de 25 % en volume, de faire revenir la balance commerciale du secteur dans le vert ou encore d'augmenter de plus de 2 % la part de la France dans la valeur ajoutée européenne. Le tout d'ici à 2015. » (lesechos.fr du 05/03/10) ?

Publié dans Stratégie

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Sandrine 14/02/2013 13:05


blog très intéressant!