Vous voulez vraiment acquérir un iPad ?

Publié le par Bernard Sady

Alors, sachez dans quelles conditions il est fabriqué…

 

 

C’est fin mai que le monde a “découvert” les ignobles conditions de travail des ouvriers qui assemblent l’iPad…

 

Ainsi, Yann Rousseau expliquait dans Les Echos du 26 mai : « Pour la dixième fois depuis le début de l'année, un jeune ouvrier chinois de Foxconn Technology s'est tué, mardi, en se jetant dans le vide du toit de l'une des usines géantes.

 

« Vendredi dernier, un homme de vingt et un ans s'était suicidé de la même manière sur l'un des sites de production de Shenzhen, où le groupe emploie 420.000 personnes. Sortant de son silence pour la première fois depuis le début de la crise, Terry Gou, le fondateur et PDG de la société, a expliqué à une chaîne de télévision taïwanaise que la récente vague de suicides dans ses usines ne pouvait être liée aux conditions de travail ou de vie. “Nous n'exploitons pas des usines à sueur et à sang”, a-t-il martelé, tout en espérant “voir la situation se stabiliser prochainement”. »

On croirait lire les déclarations des dirigeants de France Telecom en septembre 2009… C’est le déni le plus complet.

 

« Le groupe a récemment engagé des conseillers en ressources humaines, ouvert une ligne téléphonique d'urgence pour recueillir les souffrances de son personnel et mobilisé des moines pour chasser les mauvais esprits du site. »

A part les moines chasseurs de mauvais esprits, on se croirait chez France Telecom…

 

« Si Foxconn a, un temps, rappelé que le taux de suicides chez ses 800.000 employés chinois n'était pas supérieur aux moyennes nationales, » - débat identique pour France Telecom – « le groupe a récemment pris conscience de l'impact négatif potentiel de ces décès sur ses grands clients occidentaux et japonais. »

 

Et voici les méthodes de management “musclées” de Foxconn : « Plusieurs ONG ont récemment mis en cause le stress et le rythme de travail imposé aux ouvriers chinois des grands groupes taïwanais, réputés dans le pays pour la “sévérité” de leur management. Si les employés, souvent âgés de moins de vingt-cinq ans, dorment dans des dortoirs modernes et bénéficient de repas décents, ils sont encouragés à multiplier, dans une organisation quasi militaire, les heures supplémentaires pour compléter leur salaire de base de 900 yuans (107 euros). Dans son dernier rapport, le groupe China Labor Watch affirmait que les ouvriers, vivant en permanence sur l'immense site de Shenzhen, pouvaient travailler jusqu'à 12 heures par jour chez Foxconn et enchaîner les semaines sans une seule journée de repos. »

 

 

Sur ce même thème Roger-Pol Droit a écrit une chronique tonitruante dans Les Echos du 02 juin 2010 : « Mourir pour l’iPad »

 

« Onze personnes se sont jetées des mêmes toits ces derniers mois. C'est ce que reconnaissent les autorités chinoises. Rien n'exclut que la réalité soit pire, d'autant que les tentatives de suicide ne semblent pas recensées par l'entreprise. A Shenzhen, cette usine de Foxconn, du groupe taïwanais Hon Hai Precision Industry, travaille pour Nokia, Sony, Dell, Apple… Elle assemble “smartphones”, PC et surtout, à marche forcée, la nouvelle tablette magique d'Apple. Depuis cinq jours, l'iPad est en vente en Europe et tous les journaux annoncent des lendemains qui chantent.

 

« A quel prix ? Les morts de Foxconn exigent qu'on sache réellement le coût, en vies et en chair, de nos jouets encore neufs. Tout est lisse, sur les écrans tactiles - images fluides, changements instantanés. De quoi oublier très vite la face cachée : pour livrer ces bijoux, des humains triment dans les soutes et les arrière-mondes. Toujours pauvres, presque toujours jeunes, rivés à des tâches mécaniques, soumis à des pressions écrasantes, des horaires harassants, des solitudes absolues, ils ne connaissent du monde qu'opacité et aspérité. Au point d'en finir avec l'existence. »

 

Mais dans ces usines, « on veut faire signer aux employés… un engagement de ne pas mettre fin à leurs jours. Le grotesque, là, le dispute à l'odieux. Demain, le suicide passible d'amende, ou de prison ? Dans cet univers ubuesque, osera-t-on proclamer que tout suicidé risque la peine de mort ? Va-t-on faire porter la menace sur les proches, la famille, les survivants ? »

 

La conclusion se voudrait optimiste : « Pour tenter d'agir sur cette déraison inhumaine, on peut rêver que se constituent des mouvements citoyens, qu'ils exigent un label, un signe garantissant que des normes sont respectées. On peut rêver que les compagnies et les marques se décident alors à faire pression sur ceux qui sous-traitent et surmènent. On peut imaginer que se mettent en oeuvre toutes sortes d'actions concrètes pour garantir contre ce vice de fabrication qui fait qu'aujourd'hui, en ouvrant les boîtes, on discerne, sur les écrans neufs, du sang et des larmes. »

 

 

Si, après ça, vous avez encore envie d’acheter un iPad…

 

 

Mais qu’en disent les industriels clients de Foxconn ?

 

Yann Rousseau donne une première réponse : « Interpellés, les groupes étrangers n'ont pour l'instant pas réagi à l'annonce de nouveaux suicides chez leur sous-traitant. S'ils sont soucieux de ne pas être associés à ces drames, ils mettent eux-mêmes la pression sur leurs fournisseurs taïwanais pour produire à bas coûts. « Ce sont les meilleurs. En termes de qualité et de coût, les taïwanais sont incontournables », rappelait hier Arthur Hsieh, un analyste d'UBS. »

 

 

Et plus précisément, qu’en pense Steve Jobs, le patron d’Apple ?

 

La réponse est dans Les Echos du 08 juin : « La semaine dernière, Steve Jobs, le directeur général d'Apple, a estimé que ces suicides étaient troublants mais que l'usine n'était pas assimilable à un atelier clandestin. » Bref, ce “sale con certifié”, comme l’a définitivement étiqueté Robert Sutton, s’en lave les mains. Pourvu qu’Apple continue à faire du profit…

 

 

Le mal-être au travail se retrouve partout, d’un bout du monde à l’autre, au service du dieu “Profit”.

 

C’est cela la mondialisation ?

Publié dans Conditions de travail

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Jean-Michel 11/06/2010 01:49



Bonsoir Bernard,


Je voulais vous en parler, c'est aussi grave que l'affaire France Télécom, mais j'ai attendu de lire la réaction de Steve Jobs, et là, encore une nouvelle déception m'attendait. "Pretty nice" est
l'expression qu'il a retenu pour qualifier l'environnement de loisirs dédié aux employés concernés. Steve Jobs est donc certifié par qui de droit le "sale con" à fuir comme la peste. J'en
conviens désormais, aprés ses commentaires atterrants.


Et votre article vient me renseigner au mieux de cette triste affaire.


Mais le plus grave à observer à l'échelle mondiale, c'est votre question à la fin qui résonne comme une prise de conscience, pour le moins dérangeante.


Le mot "atomisation sociale" me semble idéal pour traduire une "réaction en chaîne" mondiale ayant profité pendant un temps sans scandale à ce système mortifère.


Taïwan est donc le summum sur terre pour faire à travers la "High tech" le plus de profit en gardant la qualité maximale. Mais en sachant toutes ces souffrances qui les accompagnent, ces produits
miracles, j'arrête les frais, une fois apprise, je n'oublie pas la vérité. L'iPad non merci.


 



Bernard Sady 12/06/2010 22:45



Jean-michel,


Je ne connaissais pas la réaction de Steve Jobs face aux "loisirs" des ouvriers chinois. Mais ça confirme bien, comme vous dites ce qu'est le personnage.


Quant à la "mondialisation", c'est bien à une modialisation de l'exploitation à laquelle nous sommes arrivés. Et maintenant que les salaires chinois vont augmenter, les exploiteurs se tournent
vers le VietNam et les Philippines... Vous parlez d'atomisation sociale. C'est très vrai.