Y a-t-il moins de suicides chez France Télécoms qu’ailleurs ?

Publié le par Bernard Sady

François-Xavier avait fait remarquer dans un commentaire sur l’un de mes billets que chez France Télécom, il n’y avait pas plus de suicides qu’ailleurs… Et cela semblait vrai si on examinait les statistiques.

 

Mais Luc Peillon tord le cou à cette “vérité” qui semblait si bien établie, dans Libé du 23 octobre 2009.

Il répond à un article de René Padieu dans La Croix du 20 octobre qui expliquait qu’« on se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs ».


 

Je rappellerai cette argumentation qu’on retrouvait dans plusieurs médias en citant l’article de René Padieu « inspecteur général honoraire de l’Insee, président de la commission de déontologie de la Société française de statistique ».

 

Il écrit : « Depuis quelques semaines, les médias parlent d’une vague de suicides à France Télécom : 24 en dix-neuf mois. Télévision, journaux gratuits ou grands quotidiens nationaux, en passant par d’innombrables forums Internet. On dénombre chaque nouveau cas : le nombre est donc important ! Pourtant, personne ne semble penser à vérifier en quoi il est élevé. Un journaliste consciencieux recoupe son information. Tout citoyen trouve presque tout sur Internet. »

Et voici l’explication : « En 2007 (cela varie peu d’une année à l’autre), on avait pour la population d’âge actif (20 à 60 ans) un taux de 19,6 suicides pour 100 000. Vingt-quatre suicides en dix-neuf mois, cela fait 15 sur une année. L’entreprise compte à peu près 100 000 employés. Conclusion : on se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs. Et, semble-il, moins qu’il y a quelques années. » Sa conclusion : « Il n’y a pas de “vague de suicides”… »

Il en déduit : « Le métier des télécommunications est particulièrement pénible ? La direction de France Télécom est particulièrement inhumaine ? Le stress au travail pousse au suicide ? Possible : mais comme, au final, les gens de France Télécom ne se suicident pas plus que les autres, de ces trois suppositions l’une au moins n’est pas exacte. »

 

Et tout le battage fait autour de ces suicides ? Il en conclut à un « délire du corps social »…

 


Mais Luc Peillon remet les choses à leur place.

 

Voici son argumentation :


« Première chose : toute comparaison nécessite de définir un périmètre. Il s’agit, dans le cas présent, de celui du travail. Comparer le nombre de suicides à France Télécom avec une autre population plus large, implique donc de comparer la population salariée de France Télécom avec la “population active occupée” en général. Or René Padieu compare la population salariée de France Télécom avec la “population d’âge actif”, ce qui est sensiblement différent.


« En effet, la population d’âge actif est celle qui travaille ou qui est susceptible de pouvoir travailler du fait de son âge. Cette catégorie inclut donc les actifs occupés, les gens retirés du marché du travail, mais aussi les chômeurs. Or si pour ces derniers, les statistiques nationales concernant leur taux de suicide n’existent pas, les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet (Le Monde du 26 septembre), à l’instar de nombre de leurs confrères, estiment que “ce sont les inactifs [entendre ici les chômeurs, ndlr], autres que retraités, qui détiennent aujourd’hui le record du suicide”. Comparer le taux de suicides des salariés de France Télécom avec celui d’une population d’âge actif, - chômeurs compris – est donc pour le moins étrange. D’autant que la tranche retenue par René Padieu pour définir la population d’âge actif – de 20 ans à 60 ans – semble restrictive, l’éventail généralement retenu s’étalant de 15 ans à 64 ans.


« Mais dans ce débat sur le suicide au travail, la question n’est pas tant de comparer le taux de suicides dans une entreprise avec le taux de suicide en général, ou même de la seule population active occupée, mais d’essayer d’isoler les suicides commis pour raisons professionnelles, puis de construire des indicateurs.


« La difficulté, à ce stade, réside dans la définition d’un taux national de suicides, en lien avec le travail, permettant de comparer ensuite avec telle ou telle entreprise. Problème : cette donnée n’existe pas. Ce qui explique aussi pourquoi tout le monde patauge dans le sujet. A défaut d’étude nationale, le seul chiffre exploitable est une extrapolation d’une étude régionale menée sur le suicide au travail en 2003 sur la Basse-Normandie (cf. INRS). Cette extrapolation (380 suicides annuels considérés comme liés au travail en France) conduit, au sein de la population active occupée à un taux national de suicides pour raisons professionnelles de 1,6 pour 100 000. Ce taux, évidemment (et heureusement) est inférieur au taux de suicides de la population en général (situé entre 16 et 20 pour 100 000) ou de la population d’âge actif (19,6 pour 100 000). Et pour cause : le travail n’est pas (encore ?) la première raison de mettre fin à ses jours.


« Ce taux national de suicides en lien avec le travail (1,6 pour 100 000) ne peut, pour autant, être directement comparé au taux de suicide des salariés de France Télécom (14 pour 100 000). Car parmi les 25 suicides de l’entreprise de téléphonie depuis février 2008, tous ne sont pas, évidemment, liés au travail. L’exercice, là encore est délicat, mais en étudiant la liste des 25 décès de France Télécom mentionnant le contexte et les éventuelles lettes laissées par les victimes, 11 au moins de ces suicides apparaissent comme liés au travail. Ce qui conduit à un taux annuel de suicides pour raisons professionnelles chez France Télécom de 6 pour 100 000. »


La conclusion de notre auteur : « Au final, la comparaison de 1,6 suicides lié au travail pour 100 000 dans la population active occupée et des 6 pour 100 000 chez France Télécom semble bien révéler un taux de suicides pour raisons professionnelles quatre fois supérieur chez l’opérateur téléphonique. »

 

Au-delà des chiffres qui pourraient être discutés, ce qui est intéressant, dans cet article, c’est au moins d’infirmer que chez France Télécom, on se suiciderait moins qu’ailleurs. Les chiffres utilisés pour le montrer ne recouvrant pas le même périmètre.

Il faudrait maintenant vérifier si l’extrapolation sur le nombre de suicides liés au travail est correcte.

 

Pour moi, ce que je retiens, et qui m'impressionne toujours, c’est qu’il y a beaucoup de suicides (au moins 11 chez FT en un an et demi) qui sont directement liés au travail. Ce n’est pas normal et il faut le dénoncer.

Et il n’y a pas que chez France Télécom…

Publié dans Conditions de travail

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Jean-Michel 18/11/2009 15:21


Bonjour Bernard,
Question subsidiaire : Les statistiques nécessitent quelle forme d'intelligence ?
On peut se le demander à la suite de ce commentaire à la suite de
l'excellent article de Libération :
" vozome (3)
Inscrit Libé
suicide lié au travail?
la notion de suicide lié au travail me semble idéologique et subjective. un individu qui se suicide est une personne, avec une histoire, une vie psychique et émotionnelle. il n'y a pas de cause
mécanique de suicide.

en tant que statisticien, je pense que les observations de M. Padieu sont justifiées. Le taux de suicide chez FT est plus bas que dans l'ensemble de la société. le chiffre choque car FT est une
grande société. mais il reste 3X plus faible que dans la police. n'est-ce pas très dangereux de continuer de communiquer sur la "vague de suicides"?. "

Il s'obstine à se référer à un taux national mélangé, et non lié à une situation d'emploi, et commence en instillant la question idéologique.

Indécrottable...et non-neutre.


Bernard Sady 22/11/2009 22:51


Merci de cet extrait d'anthologie statisticienne... Ce qui est à craindre, c'est qu'un statisticien ne fasse marcher que son cerveau droit pour faire ses stats. Faire marcher son cerveau gauche lui
permettrait d'être un peu plus critique...


FXavier 25/10/2009 07:59


Bonjour Bernard.
Tu as réussi à trouver le (seul) chiffre qui permet la comparaison. Félicitations!


Bernard Sady 27/10/2009 22:03


Bonsoir François-Xavier,

C'est par hasard que je suis tombé sur cet article, mais je crois qu'effectivement, c'est le bon. Ce chiffre a d'aileurs été repris dans le reportage "La mise à mort du travail" diffusé hier soir
sur FR3.


Jean-Michel 24/10/2009 15:54


Bonjour Bernard,
Merci pour cet article parcouru de liens vraiment éclairants pour le thème abordé.
J’ai été amené à disséquer l’article « Sur une vague de suicides, par René Padieu »
Sur la-croix.com.

Je reprends les termes de René Padieu :
« Notons d’abord qu’un chiffre, qui n’a rien d’extraordinaire, est brandi pour argumenter un problème : quelle objectivité est-il censé apporter ? »

Mon commentaire :
Je comprends que l’on n’a pas à brandir quelque chose d’ordinaire. C’est cela qui est suspect.
Mais est-il vraiment ordinaire, ce chiffre, en quoi peut-on l’affirmer sérieusement comme dans une enquête ? Ca demande un travail à exposer, et pas seulement son titre d’ « inspecteur général
honoraire de l’Insee, président de la commission de déontologie de la Société française de statistique. Où est-il ce travail sérieux ?

« Ce qui fait sens ici n’est pas le chiffre lui-même, mais le fait de l’invoquer. »

Là encore à nouveau le reproche de le « brandir », il fallait le mettre au tiroir ou quoi d’autre ? Prendre la peine de le disséquer et de découvrir les absences d’études fiables, mais chut,
M. Padieu est occupé à autre chose.

« Relevons que la révélation des suicides en cause suit la création, par un syndicat,
d’un « observatoire du stress » :
Quand on se met à observer quelque chose, on le voit apparaître. »

Là apparaît le mot qui le fâche :
« Syndicat », et de quoi s’est-il mêlé de créer un observatoire ?
Et de ressortir l’argument des sophistes, qui revient à déclarer toute observation comme douteuse, elle est là pour confirmer un présupposé voire un fantasme…Comme si le locuteur s’était interdit
lui-même d’observer : Qu’est-ce qu’il fait alors ? Il ferme les yeux ?
Non, car il n’est pas un syndicat.

« Notons aussi que tous les cas sont imputés à l’entreprise. »

Evidemment, le tableau se complète, cet « observatoire » est une tribune de règlements de comptes en recherche de légitimité. Sinon bien sûr tous les cas ne seraient pas imputés ainsi, ce serait
plus objectif.
Peut-être, mais encore, cela vous suffit pour dénoncer une pratique finalement à vos yeux suspecte d’être tendancieuse, orientée ? Votre déontologie ne vous pousse donc pas à vérifier plus avant
?

« On regrettera que les drames humains que sont ces suicides – peu nombreux, certes, mais bien réels – soient instrumentalisés dans l’affrontement entre une direction et ses salariés : c’est
indigne. »

"Peu nombreux, certes" : Non ne faites pas celui qui aurait le discours contraire, restez dans votre rôle...

On ne peut pas être plus clair dans la prise de position...

Si je part d'une attitude neutre, je
me pose la question: Que proposez-vous M.Padieu à la place des syndicats, puisque vous les rejettez
avec l'application que je viens de lire ? On n'élimine que ce qu'on remplace... Sinon les employés n'ont besoin de rien, vraiment ?


Bernard Sady 27/10/2009 22:01


Bonsoir Jean-Michel,

Pas mal votre commentaire de l'article de Padieu...