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Management factuel

Vendredi 11 avril 2008

Ce week-end, un jeune ami travaillant comme auditeur dans un grand groupe de "commissariat aux comptes" me faisait part de son étonnement devant le fait que des managers paraissant intelligents, prennent pour argent comptant toutes les dernières modes du management. En particulier, il avait vu les dégâts faits par la mise en place d'un CSP (Centre de Service Partagé).

Je lui ai expliqué que c'était hélas, un phénomène parfaitement identifié. En particulier, par Pfeffer et Sutton dans leur livre "Faits et Foutaises dans le Management".

 

Voici ces explications en plus détaillé et plus précis.

Dans un ouvrage paru en 2004, "La face cachée du management" (Dunod),  Yan de Kerorguen et Anis Bouayad, expliquent :

« "L'art du management" fait vivre beaucoup de gens : les cabinets conseils, les éditeurs, les journalistes et les établissements d'enseignement supérieur. Les techniques se démocratisent, elles s'apprennent, elles changent. La pensée managériale vit selon un rythme frénétique de consommation de nouveaux concepts, vite remplacés par d'autres, au fur et à mesure d'arrivages de méthodes nouvelles. Une vague chasse l'autre. Un nouveau paradigme contredit le précédent. » (Page 3).

Le management est devenu un véritable produit au même titre que les lessives ou les yaourts : « Produits de consommation, les méthodes de management sont fonction de la versatilité des marchés, alors qu'elles prétendent être bâties sur des raisonnements scientifiques. » (Page3).

Mais si cet "art" intéresse (financièrement) tant de monde, c'est qu'il y a des clients, et des clients... riches, mais pas trop regardants sur la qualité de la marchandise...

« Lorsque nombre de managers s'entichent quasi systématiquement du dernier modèle à la mode, cette consommation ne traduit-elle pas, in fine, autre chose que le désir de bien faire, d'être performant ? Bien souvent, ce consumérisme s'apparente davantage au besoin d'être "dans le coup". En même temps, les modèles offrent l'occasion d'animer l'entreprise à bon compte et rassurent les managers : confort psychologique et narcissisme d'un côté, technique d'évitement et d'occultation de l'autre. » (Page 4).

Dans notre pays, ces modèles ne se digèrent pas, mais se superposent :

« En France, la nature très contextuelle, et donc constamment en flux, de la culture, se prête mal à l'approche réductionniste d'une mise au format à l'américaine. Du coup, les Français réinventent sans arrêt la roue et le taux d'apprentissage collectif est faible. Les Américains, malgré la lourdeur insupportable aux Français de leurs process, vont plus vite collectivement sur le long terme. Ce décalage témoigne de l'étonnante capacité des entreprises à adopter la mode, tout en en refusant les conséquences sur le plan des procédures. D'où plusieurs paradoxes. [...] Les valeurs importées sont parfaitement admises en principe mais leur traduction pratique laisse perplexe. C'est le phénomène de l'incantation. Alors que l'entreprise à visage humain est portée au pinacle, jamais dans les faits ce visage n'a été aussi grimaçant. » (Page 5).

 

Venons-en à Jeffrey Pfeffer et Robert Sutton. Le sous-titre de leur ouvrage "Faits et Foutaises dans le Management" est très clair : « Méthode pour démolir les demi-vérités pernicieuses et les croyances idiotes qui empoisonnent la vie des entreprises ».

« Comme en témoignent l'expérience de la plupart de nos collègues, certainement la vôtre (BS : je confirme), les décisions des entreprises reposent fréquemment sur l'espoir ou la peur, sur ce que les autres font, sur les idéologies chères aux dirigeants, sur ce qu'ils ont déjà fait, ou ce qu'ils croient avoir été efficace dans le passé - bref sur autre chose que des faits avérés. [...] Si les médecins pratiquaient la médecine comme de nombreuses entreprises pratiquent le management, il y aurait bien plus de malades et de morts, et beaucoup plus de médecins derrière les barreaux. » (Page 9).

Nos managers, pressés par le court terme et le culte de la performance n'ont pas le temps de prendre du recul. Dans leurs études essentiellement scientifiques on ne les a pas formés au sens critique. Ce n'est pas en poste qu'ils ont le temps d'étudier. Il n'est donc pas étonnant qu'ils se jettent dans toutes les modes que leur susurrent les gourous ou les consultants, leur promettant monts et merveilles.

Vous me direz que ces méthodes marchent rarement. Mais c'est tout l'intérêt du consultant qui expliquera que si ça n'a pas réussi, c'est parce que la méthode a été mal appliquée ou que le personnel n'est pas assez ouvert... et qu'il faudrait faire de la formation ou du coaching... Et ensuite, il proposera une autre méthode, tout aussi inefficace... Un "bon" consultant est avant tout un bon vendeur et saura détecter sur quels leviers agir pour convaincre "son" manager de lui confier de nouvelles missions...
« Tout flatteur vit aux dépends de celui qui l'écoute ».


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Jeudi 13 mars 2008
Le chapitre 2 du livre de Jeffrey Pfeffer et Robert Sutton "Faits et foutaises dans le management" est consacré à la mise en pratique du management factuel ou management par la preuve.

Nos auteurs commencent par décrire quels sont les obstacles à l'application du management factuel afin de nous faciliter la tâche dans notre parcours vers le management factuel.
Le premier obstacle est que «les données objectives changent la dynamique du pouvoir». Un fait s'impose à tout le monde quelle que soit sa position hiérarchique, alors qu'une opinion sera d'autant plus importante qu'elle viendra de plus haut. Et certains leaders à l'ego développé préfèrent leurs préjugés qu'ils imposent à tous et qui les valorisent (ils ont la "bonne" idée) aux faits que tout le monde peut constater... 
Le deuxième est que «la vérité est souvent difficile à entendre». Les bonnes nouvelles sont les plus faciles à annoncer et à entendre. C'est une tendance naturelle de tout homme. Mais ce sont les mauvaises qui nécessitent les décisions les plus importantes et les plus urgentes.
Le troisième obstacle est que «le marché des idées managériales est confus et inefficace». Et nos auteurs n'y vont pas par quatre chemins : «La triste vérité est que n'importe quel manager, consultant ou réformateur censé qui réussit péniblement à entrer sur le marché du savoir managérial ne tarde pas à être assailli par une surabondance de conseils contradictoires et mensongers».  
Quelle est la cause de ce phénomène? «Les consultants et autres vendeurs d'idées et de méthodes sont toujours récompensés quand ils décrochent un contrat, parfois récompensés s'ils font du bon travail et presque jamais récompensés pour avoir donné des conseils efficaces qui ont contribué à améliorer les performances de l'entreprise». Mais il y a pire : «Le système est souvent plus pervers, car si les problèmes d'une entreprise cliente ne sont résolus qu'en partie, cela fournit du travail supplémentaire à la société de conseil». Ce dernier point est parfaitement avéré et tous les consultants travaillent de la même manière. Un de mes anciens patrons appelait cela le "syndrome pain-sauce" : je reprends du pain pour finir ma sauce et ensuite, comme il me reste du pain, je reprends de la sauce pour finir mon pain, mais comme j'ai terminé mon pain alors qu'il me reste de la sauce, je reprends du pain, etc... Et ça peut durer longtemps. L'objectif d'un consultant, lorsqu'il a terminé une mission dans une entreprise est de décrocher une nouvelle mission dans cette entreprise. Et tous les moyens (ou presque) sont bons.

Puis pour mettre en pratique le management factuel, nos auteurs nous conseillent d'«utiliser une logique et une analyse solide». 
Il faut avant tout s'habituer à être attentif au relations de cause à effet. C'est une pratique courante chez les gourous du management de recueillir des données pour expliquer un effet après que cet effet soit apparu. C'est une justification après coup et non pas une relation solide et avérée de cause à effet. Avec cette technique, on peut démontrer n'importe quoi.
Une autre technique est de n'examiner que les entreprises qui ont réussi, alors qu'avec une même pratique managériale, certaines réussissent et d'autres échouent. C'est en comparant et en examinant les différences que vous trouverez la véritable cause de l'échec et du succès. Mais il est très difficile de trouver des études sur les entreprises qui ont échoué, car personne n'aime exposer ses échecs. Surtout pas les consultants...
Il est également intéressant de mener des petites expériences pour confirmer ou infirmer une idée. C'est ce qu'on appelle un "pilote", mais à condition d'être prêt à modifier ou abandonner l'idée en cas d'échec et non pas de considérer ce pilote comme le "coin" qui permettra de faire passer "votre idée" (les autres y sont arrivés, pourquoi pas vous?). 

Enfin, ils nous donnent «quelques conseils pour évaluer les idées et les connaissances managériales». 
Pour pallier à l'imperfection des critères d'évaluation du savoir managérial, ils proposent «six critères d'élaboration, d'évaluation, de promotion et d'application de ce savoir». Ces critères sont mis sous forme de pratiques dans un tableau que je reproduis.

Pratiques courantes contre management factuel

Pratiques courantes

Management factuel

Faites passer de vielles idées pour des idées neuves. Traitez de vielles idées comme de vieilles idées.
Glorifiez, célébrez et appliquez des idées et des études innovantes. Méfiez-vous des idées et des études innovantes - elles ne sont presque jamais concrétisées.
Célébrez des individus brillants - gourous du management, grands penseurs et stars du management. Célébrez les communautés d'individus intelligents et l'intelligence collective et non les génies ou les gourous solitaires 
Ne vantez que les mérites des méthodes de recherche et des pratiques managériales que vous utilisez. Ne mentionnez pas leurs inconvénients ou vos doutes. Soulignez les avantages ET les inconvénients de vos méthodes de recherche et de vos pratiques (et vos doutes).
Utilisez les réussites et les échecs d'entreprises, d'équipes et d'individus pour identifier les meilleures pratiques et les pires Utilisez les réussites et les échecs pour illustrer des pratiques fondées et pas nécessairement comme une méthode de recherche à part entière.
Utilisez les idéologies et les théories populaires pour générer et justifier des pratiques managériales. Ignorez ou rejetez tous les faits qui viennent les contrarier (aussi forte que soit l'évidence des faits). Adoptez une approche neutre à l'égard des idéologies et des théories. Fondez vos pratiques managériales sur les observations les plus certaines et non sur les idées ou pratiques en vogue.

Bonne réflexion.
(A suivre)

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Mardi 11 mars 2008
 
Après avoir lu, apprécié et commenté sur mon site le livre de Robert Sutton « Objectif Zéro-Sale-con », j'ai été plus que comblé par celui que ce même Sutton a écrit en collaboration avec Jeffrey Pfeffer « Faits et foutaises dans le management » qui vient d'être traduit en français aux éditions Vuibert. Il n'a fait que confirmer ma volonté de militer pour un management plus humain. Et comme je trépigne depuis de nombreuses années devant ces nouvelles modes de management qui se créent et se vendent comme des lessives à des managers de plus en plus gogos, j’ai complètement adhéré à l’argumentation de l'ouvrage. 

Il est vrai qu'on assiste depuis quelques années à un raz-de-marée d'ouvrages traitant du management dont la qualité est plus que douteuse. Heureusement, il s'en trouve de très bons que je me ferai un plaisir de vous présenter.
Le dernier "douteux" en date que je viens de découvrir cet après-midi "Un peu de désordre = beaucoup de profits" est écrit par Eric Abrahamson, professeur de la "prestigieuse université de Columbia" et David H. Freedman, journaliste. Les quelques extraits donnés par le Journal du Net laissent à penser que c'est soit un canular, soit du foutage de g... Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse... J'y reviendrai pour lui faire un sort dans un prochain billet.

En 2004, le livre de Yan de Kerorguen et Anis Bouyad « La face cachée du management » chez Dunod, dénonçait déjà les « modes et modèles qui sont régulièrement jetés en pâture aux entreprises suivant une logique de consommation qui souffre peu la discussion ».
 
L’intérêt du livre de Pfeffer et Sutton est d’apporter des solutions après avoir fait une critique au vitriol.

J’ai donc décidé de suivre Pfeffer et Sutton dans leur entreprise de démolition des « demi-vérités pernicieuses et des croyances idiotes qui empoisonnent trop souvent la vie des entreprises ». 
C’est pour cela que j’ai pris comme slogan (ou “accroche” dans le jargon internet) de mon blog : « Pour un management factuel et humain ». 
 
Hervé Laroche explique dans l’introduction de “Faits et foutaises dans le management” que dans ce livre, il y en a en fait, trois : la présentation et définition de ce qu'est le management factuel ou management par la preuve, un florilège de 6 demi-vérités pernicieuses (ça décape...), enfin des recommandations pour mieux gérer nos entreprises, grâce surtout à l'« attitude de sagesse ».
 
Ce billet sera consacré à la définition et la présentation de ce qu’est le management factuel. 

A la page 17, nos auteurs écrivent : « Le management factuel constitue essentiellement une manière de voir le monde et de penser le métier de manager. Il part du principe que l'utilisation d'une logique plus solide et l'exploitation de faits avérés permettent aux managers de mieux faire leur travail. Le management par la preuve repose sur une conviction : regarder en face les faits avérés quant à ce qui réussit et ce qui échoue, déceler les demi-vérités pernicieuses qui forment une grande partie des idées reçues sur le management et rejeter les foutaises totales trop souvent prises pour de bons conseils contribuera à améliorer les performances des organisations. »
 
Plutôt que de se fier à son intuition ou au dernier gourou ou consultant en management, il faut absolument s’en remettre aux faits.
Les faits ! Les faits ! Les faits ! Il n’y a que cela de vrai.
Vous ne devez prendre des décisions que sur des faits avérés.
 
Le management factuel s’inspire essentiellement de la médecine factuelle qui existe depuis plus de deux siècles et qui a comme idée fondamentale que les pratiques médicales doivent être fondées sur des recherches solides. Un des premiers résultats de cette médecine factuelle a été l’abandon des saignées systématiques en 1836...
 
Citons à nouveau nos auteurs à la page 18 : « La médecine factuelle et le management factuel exigent un double état d’esprit : d’abord, accepter d’abandonner les demi-vérités dangereuses si répandues pour prendre connaissance des faits avérés et agir en conséquence ; ensuite, s’engager à rassembler les faits et les données nécessaires pour prendre des décisions plus avisées et plus intelligentes, ainsi qu’à se tenir au courant des nouveaux faits et à les exploiter pour mettre à jour ses pratiques. »
 
Mais parfois (souvent…), il n’y a pas de données solides disponibles. Dans ce cas, nos auteurs conseillent d’abord d’évaluer les idées proposées et ensuite d’expérimenter celle (ou celles) qui semble la plus sensée. Et selon les résultats avérés (factuels), vous déciderez de poursuivre ou d’arrêter.
 
(A suivre)

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