Les conditions de travail chez France Télécom continuent à être à la Une des médias.
Les responsabilités d’une telle situation sont partagées. Mais comme je l’ai expliqué dès mon premier billet sur ce sujet, elles sont d’abord celles de Didier Lombard et de son ex-compère Louis-Pierre Wenes.
A la suite de mon billet concernant le
départ de ce dernier, un lecteur m’a posé la question suivante : « Ce blog bien documenté est le bienvenu dans ma recherche sur les origines de ce "carnage", d'une part le rôle de
la personnalité de ce triste individu, et d'autre part l'environnement où il a reçu les instructions essentielles, à savoir le cabinet AT Kearney, devenu très important sur l'hexagone. Au point
d'être pressenti pour la restructuration du groupe La Poste.
C'est cela qui m'inquiète, le type d'homme qu'il représente n'est-il pas "promu" par un système mondial dont ce cabinet fait partie ? »
En dehors du fait que les agissements de Wenes confortent mon aversion vis-à-vis des consultants, je ne pense pas qu’on
puisse penser à un complot contre nos entreprises publiques, ou ex-publiques…
Par contre, c’est une mode chez certains consultants de préconiser un changement dur. Comme si ça avait jamais
réglé les problèmes dans les entreprises.
Mais chez France Télécom, le changement n’a été qu’un prétexte : ce qu’il y a de terrible, c’est que les agissements
de Wenes n’avaient pas (ou plus) comme objectif le changement de culture de l’entreprise (passage « du monopole public sur un seul métier - les télécommunications fixes - à une
entreprise privée présente aussi dans l'Internet, le mobile et l'audiovisuel » (Les Echos)).
Non, l’objectif était de baisser les effectifs. C’est ce qu’explique l’article consacré à Wenes dans le Nouvel Obs du 24 septembre dernier : « Après le plan Thierry Breton, qui avait déjà fait
partir 20 000 salariés de 2003 à 2006, Didier Lombard en remet une couche : son plan NExT prévoit 20 000 départs supplémentaires. Et Louis-Pierre Wenes l'exécute avec les méthodes
musclées dont il n'a jamais fait mystère : “Je mets la pression tout le temps, je ne laisse pas de marge de manœuvre”, explique- t-il en mai 2007 à “La Tribune”. »
Pour faire partir des personnes et diminuer les effectifs dans une entreprise, il y a deux solutions : faire un plan
social, ou écoeurer les personnes pour qu’elles partent d’elles-mêmes. Dans le cas de France Télécom, dans la mesure où il reste encore de nombreux fonctionnaires ne pouvant être licenciés, il
n’y avait qu’une seule solution : faire partir les gens par tous les moyens. Je continue à citer le Nouvel Obs : « Il faut dire que l'équation sociale est très compliquée :
après avoir plongé France Télécom dans le bain de la concurrence, l'Etat privatise le groupe sans modifier le statut de ses agents français, qui restent à 65% des fonctionnaires. Du coup,
la réduction d'effectifs se fait sur la base du volontariat, sans licenciements. “Avec l'ouverture d'un guichet de mobilité vers la fonction publique et la mise en place de généreux
programmes d'aide à la reconversion, les salariés les plus aptes au changement sont partis dans la première vague, explique un expert en ressources humaines. A la fin, il ne restait que
les gens les plus difficiles à faire bouger...” D'où, sans doute, l'augmentation de la pression pour les dégoûter. »
Eco89 vient apporter une explication complémentaire et très intéressante pour qui veut comprendre : « Maintenant, la question demeure : pourquoi la tension a atteint
un tel point ? Il faut revenir au milieu des années 90. A cette époque, on ne parle pas d'entreprise mais d'administration. Michel Bon, le nouveau patron, connaît le privé puisqu'il a été
PDG de Carrefour. Mais à l'époque, le boss, c'est l'Etat. Et quand il s'agit de réduire les effectifs du mastodonte, on taille une solution sur mesure. C'est le Contrat de fin de carrière
(CFC) mis en place pour dix ans entre 1996 et 2006.
« “On offrait une sortie dans la dignité aux plus de 55 ans”, se félicite Pierre Morville, responsable CFE-CGC à
France Télécom. En effet, les fonctionnaires de France Télécom qui arrivaient à cet âge recevaient 85% de leur salaire pour rester chez eux jusqu'à la retraite. Entre 1996 et 2006, 42 000
personnes vont bénéficier du CFC.
« Et après 2006 ? Fini, terminé. Circulez, y a rien à voir. Un dirigeant de l'équipe de Didier Lombard
parlera, en privé « d'abus de biens sociaux » à propos des CFC.
« Certes, le dispositif coûte cher : entre 7 et 8 milliards d'euros, mais il permet de résorber les
sureffectifs liés aux embauches massives des années 70 et 80. Si, à l'heure actuelle, plus personne ne peut prendre un congé de fin de carrière, ils sont encore près de 20 000 “non actifs en
CDI”, selon la nomenclature du plan social.
« Depuis 2006, l'ambiance a donc changé du tout au tout. Pierre Morville s'indigne : “On est passé d'une fin
de carrière digne à une violence qui pèse aussi bien sur les cadres que leurs équipes. A 38 ans, pour une femme, on sait que sa carrière est terminée et, pour un homme à 53 ans, on le pousse
vers la porte. Nous devons trouver un dispositif pour les trois ou quatre prochaines années qui nous permette de réduire les effectifs en douceur et pas à la hussarde.” »
Bien sûr, cela n’a pas été annoncé aussi directement, mais sous couvert de « changement de culture » ou de
« management exigeant », la direction (Wenes en a été l’architecte) a mis en place un plan infernal.
Pour comprendre ce plan il suffit de lire et recouper les nombreux témoignages qui pullulent sur le Net.
Ce plan se déroule en plusieurs actes :
- D’abord isoler les personnes en individualisant au maximum et en
opposant les personnes, par exemple en individualisant les salaires et les primes (un ami travaillant de longue date chez FT m’a expliqué le mécanisme…). C’est fait depuis
longtemps.
- Ensuite les changer en permanence de site, de travail pour leur
faire perdre leurs repères (Cf. “Time to move”).
- Et on dépersonnalise au maximum : « Comme le fait de
ne plus avoir de bureau, de devoir prendre celui qui est libre, et de tout ranger en partant. Avant, j’affichais mes offres au mur, ça me permettait d’être plus efficace dans
mes réponses. Mais, maintenant, il ne faut plus de papiers, il ne faut plus de photos des enfants. Et, dans les nouvelles marguerites, on ne voit même plus ses voisins. » (témoignage d’« Aline » sur le site
Voila-le-travail.fr)
- Puis donner des objectifs inatteignables : « Car les
critères d’évaluation se sont corsés. Il ne suffit plus d’atteindre les objectifs de vente, il faut en plus prendre un certain nombre d’appels minimum par heure, et ne pas faire durer les coups
de fil plus d’un certain temps. Or, quand on fait une vente, il faut la traiter, ce qui prend du temps, et ce qui fait que nous passons un peu moins d’appels par heure. Autrement dit, les deux
demandes –vendre et passer beaucoup d’appels- sont totalement contradictoires ! Du coup, ils ont tenté de nous motiver en nous infantilisant, en nous faisant gagner des tickets à gratter, et des
bons d’achat. » (Témoignage
d’Aline)
- Tout en humiliant : « Ce que je vois tous les jours au
travail me choque profondément. Je ne parle ni des restructurations, ni des suppressions de postes, mais bien du management au jour le jour. Un management par la terreur. Nous sommes obligés de
demander la permission à notre responsable pour aller aux toilettes. Si le temps de pause dépasse une minute, nous devons fournir une explication écrite. Les demandes de congés restent sans
réponse. Ces humiliations sont quotidiennes, notamment pour les collègues de plus de 50 ans qui ont accepté ces fameuses mutations, sur des postes inférieurs, pour le bien de
l'entreprise. » (témoignage cité par Le
Monde du 11 septembre 2009)
- Enfin, pour les achever, leur dire, lors des entretiens
d’évaluation qu’ils sont bons à rien et qu’ils feraient bien de partir : « Le technicien de France Telecom qui s'était planté un couteau dans l'abdomen mercredi lors d'une réunion à
Troyes, après la suppression de son poste, a expliqué lundi que son geste avait été "prémédité (..) pour dénoncer les conditions" de travail et exprimer un "ras le bol".
« "C'est le ras le bol qui a motivé mon geste, cela m'est venu au moment où l'on m'a précisé que je n'étais plus bon à rien", a expliqué Yonnel Dervin à l'AFP après avoir
regagné son domicile à l'issue de cinq jours d'hospitalisation.
« "La veille, mon chef de service m'a fait venir dans son bureau pour m'expliquer que n'ayant plus les compétences pour tenir mon poste, je devais en changer", raconte ce
salarié de 49 ans, parlant donc d'un acte "prémédité et organisé pour dénoncer les conditions" de travail dans l'entreprise.
« D'une voix déterminée, il décrit les conditions de travail de plus en plus difficiles mais surtout le management "à l'usure et à la pression psychologique sciemment organisé par
France Telecom". » (Les Echos du
14 septembre 2009).
Si la direction en place est pleinement responsable de cette situation, il ne faut pas oublier que les syndicats n’ont
rien fait pour accompagner les salariés dans ce changement. J’ai longuement développé ce point dans un billet
récent.
Je voudrais compléter par un extrait de Challenge dans son édition du 17 septembre :
« Très présents dans l'entreprise, les syndicats, CGT en tête, ont beaucoup protesté contre les restructurations en
cours. » Il fallait pourtant bien faire ces restructurations. Au lieu de refuser ces “restructurations” qui se sont faites de toutes manières, il aurait fallu les accompagner et les
expliquer aux salariés.
Je continue à citer Challenge : « Pourtant France Télécom n'a jamais connu de grèves de longue durée, à
l'inverse d'autres entreprises publiques. Ce n'est pas pour autant que le dialogue social fonctionne. Délégué central de la CFDT, Xavier Major dénonce une direction qui “ne cherche pas à avoir un
débat constructif sur la santé au travail ou sur les projets de l'entreprise”. “Les délégués du personnel se heurtent à un mur d'indifférence, ils se sentent impuissants”, constate Patrick
Ackermann, de SUD.
« Résultat : la lassitude gagne, et les syndicats ont eu du mal à trouver des candidats pour les dernières élections de janvier. » Beau résultat, après n’avoir pas été pris au
sérieux par la direction, les syndicats sont complètement décrédibilisés aux yeux des salariés…
« En revanche, les militants membres de l'Observatoire du stress ne se découragent pas. Créée en 2007, cette
association alerte régulièrement la direction sur les risques psychosociaux. Cette dernière a réagi en interdisant le site Web de l'Observatoire : aucun salarié ne peut y accéder de son bureau.
Forts de leurs statistiques, les syndicats ont toutefois su alerter la presse sur cette série de suicides. “C'est vrai, nous avons peut-être réagi un peu tard, car il y a des gens qui sont
morts, reconnaît Laurent Zylberberg. Mais dès 2000, nous avons créé une commission stress au sein du comité national d'hygiène et de sécurité, et en 2007, nous avons mis en place des
espaces d'écoute.” »
Les Echos du 09 octobre
élargissaient le problème à l’ensemble des centrales syndicales : « Conscientes d'avoir trop délaissé ce thème, les centrales vont renforcer leur lutte contre le mal-être des
salariés. […] Les centrales prennent aussi conscience qu'en s'étant “parfois trop focalisées sur l'emploi et les salaires”, elles n'ont pas assez su - hormis la CGC,
précurseur - tirer la sonnette d'alarme sur le stress. La signature unanime, à l'automne 2008, d'un accord interprofessionnel très peu contraignant pour les employeurs aura symbolisé
ce manque d'ambition. »
Il nous restera à voir la responsabilité des pouvoirs publics dans un prochain billet.
Derniers Commentaires