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Organisation du travail

Mardi 16 juin 2009

L'interview de François Dupuy paru dans Les Echos du 20 mai dernier continue à faire des remous...



C'est d'abord une réponse de Luc Peillon, « journaliste social », dans "Le Cercle Economie" le 25 mai 2009 sous le titre "La France malade du sous-travail, vraiment?".


Après avoir résumé la théorie de François Dupuis - « François Dupuy, consultant, dénonce comme une tendance générale le "sous-travail" en France, conduisant "certains" salariés à œuvrer, dans la réalité, moins d'un quart du temps inscrit au contrat de travail. Un phénomène qui "corrode la société en profondeur". » -, il fait une critique en deux points : « sa théorie contredit la plupart des dernières études sur les conditions de travail et la productivité des salariés, tout en remettant en cause les récentes réorganisations d'entreprises. »


Avec force références et statistiques, Peillon démontre que le travail s'est intensifié en France, les TMS et « l'augmentation de la charge mentale » étant des preuves de cette intensification. Oui, mais cela n'enlève rien à ce que dit Dupuy : il y en a qui ne font rien (ou pas grand-chose) alors que d'autres (les intérimaires) se tuent à la tâche.


Pour Peillon, la cause de cette intensification vient des nouvelles méthodes développées ces 20 dernières années :

« Ce processus d'intensification est précisément, et en partie, dû au travail d'intervenants extérieurs à l'entreprise, qui n'ont cessé de contribuer aux effort de productivité, et de répandre des process qualité, faisant parfois du travail "prescrit" une illusion pour le client et une angoisse pour le salarié. Car la "qualité totale" et autres prescriptions très encadrées des process de travail constituent un facteur aujourd'hui reconnu de stress au travail. Le développement de l'autonomie pour certains salariés contribuant à ces mutations s'est accompagné d'une plus grande angoisse quant aux objectifs à remplir. »


Donc, selon Peillon, si le travail est encadré, le salarié est stressé et si on développe l'autonomie, le salarié est angoissé... Pas simple...


En réalité, Peillon a à la fois raison et tort : tout est une question d'équilibre. Les prescriptions qu'on appelle également "standards" doivent avoir la précision nécessaire à l'accomplissement du travail. Mais les opérateurs doivent pouvoir donner leur avis sur ces standards et les améliorer.


Quant à l'autonomie, elle ne se décrète pas, mais elle doit se préparer. Michel Hervé l'a bien expliqué dans les premières pages de son livre "De la pyramide aux réseaux" à partir de son expérience personnelle.

Cette autonomie concerne tous les échelons hiérarchiques, car chacun a ses objectifs fixés par le niveau supérieur. Pour éviter cette « angoisse », il est préférable que chacun puisse réellement négocier ces objectifs. Et il ne faut pas qu'une personne ait plusieurs "chefs" qui fixent chacun leurs objectifs, comme cela se passe dans les organisations matricielles (Cf. Technocentre de Renault).


Peillon termine : « Au total, plus de quatre entreprises sur cinq se sont inscrites dans un processus de réorganisation entre 1993 et 1997 (iso, qualité totale, juste à temps...). Ces réorganisations massives, le plus souvent accompagnées d'une formalisation plus importante du travail, auraient ainsi contribué, si l'on suit François Dupuy, à un développement du sous-travail? »

J'ai relu plusieurs fois l'interview de Dupuy et je n'ai rien vu de tel... C'est trop facile d'inventer les pensées de son adversaire...


En conclusion, je dirais que Peillon est l'exemple type de ceux qui n'acceptent pas qu'on puisse oser envisager un instant que les employés (et surtout les fonctionnaires dont il ne parle pas...) ne travailleraient qu'une partie d'une journée normale... Je n'insiste pas.



François Dupuy a répondu à ses détracteurs lors d'un tchat le 11 juin dernier.

Enjeux - Les Echos a reproduit ce dialogue dans un article au titre révélateur "Sous-travail, fantasme ou réalité ?". En voici les points nouveaux ou qui me semblent importants :



1. François Dupuy répond d'emblée à la question concernant l'apparente opposition entre la productivité moyenne des français et le sous-travail : « Il n'y a pas de contradiction entre une bonne productivité et les phénomènes de sous-travail dont je parle : dans la plupart des entreprises qui les subissent, ce sont des intérimaires ou des contractuels qui compensent la faible productivité des premiers. Dès lors, des calculs qui portent sur des moyennes font apparaître des chiffres tout à fait acceptables.


« D'autre part, le sous-travail ne vise pas ceux qui ne font pas leurs 7 heures ou 8 heures pleines, ce qui est bien sûr impossible. Il démarre lorsque la différence entre le temps supposé et le temps effectif passe un seuil que j'évalue à 25%. »


Ce n'est pas le fait de prendre des pauses ou d'aller à la machine à café qui constitue le sous-travail. Non, c'est lorsqu'un employé travaille moins de 75% de son temps de présence : il ne fait rien pendant 2 heures pour une durée du temps de travail de 8 heures... 



2. Ensuite, il répond à la valeur scientifique de ses affirmations : « Votre question suppose que toute réalité sociale est mesurable. Ça n'est évidemment pas le cas et heureusement, car s'il en était ainsi, cela réduirait les sociétés humaines à des phénomènes simples et homogènes. Jusqu'ici, le sous-travail a fait partie de nos "indicibles". Il n'a donc été que très partiellement mesuré et de façon très ponctuelle. J'espère que ce débat sera l'occasion d'aller plus loin non pas dans la mesure mais dans l'identification du phénomène. »


C'est exact : tout n'est pas mesurable. Il faut arrêter de considérer que n'est vrai que ce qui est mesurable. Il donne un exemple indiscutable : « Excusez l'exemple que je vais vous donner, mais nous n'avons pas eu besoin de quantifier un phénomène comme la pédophilie pour savoir qu'il nécessite une extrême vigilance. »



3. A la question concernant les solutions pour sortir de cette situation, il reconnaît qu'il n'a pas de solution... : « C'est une question très complexe, car nous sommes dans un cercle vicieux qui peut se décrire ainsi : une partie des salariés cherchent, pour des raisons qui restent à analyser, à échapper aux contraintes inhérentes à tout travail ; les entreprises cherchent à échapper à la dépendance vis-à-vis du travail. Et la pauvreté du dialogue social en France rend très difficile de parler ouvertement de cette question et de ces conséquences. Par l'interview que j'ai faite, j'espère faciliter l'ouverture du débat mais nous sommes au tout début de ce processus. »


Plus loin, il reprend ce thème. : « Pour me résumer, réfléchissez à ce paradoxe français : nous cumulons à la fois un problème d'emploi et un problème de travail. »


Un nuage de conflit (Goldratt) intéressant à analyser... et un débat passionnant. Mais en attendant, les entreprises veulent se débarrasser le plus possible de ces travailleurs qui ne veulent rien faire...


C'était un des points importants de l'interview de Dupuy : « les entreprises s'efforcent alors de réduire leur dépendance au travail. Elles le font en délocalisant. L'objectif premier de nombreuses délocalisations n'est pas de faire travailler des gens moins payés... mais de faire travailler des gens ! Pour cette seule raison, une grande entreprise industrielle envisage ainsi de réduire ses effectifs dans ses usines en France... de 85 %. L'autre moyen de réduire la dépendance au travail, c'est l'informatisation et la mécanisation. Dans la logistique par exemple, les entreprises réfléchissent à remplacer les hommes par des robots dans les entrepôts. Le sous-travail tue le travail. Pire encore : le sous-travail permet à une génération de vivre confortablement en tuant le travail pour la génération suivante. »


Je ne suis pas sûr que la motivation première des entreprises pour délocaliser ou automatiser soit le sous-travail... C'est un point sur lequel il faudra que je revienne.



4. En réponse à une autre question, il aborde la question de la sous-organisation qui serait une cause du sous-travail : « Vous évoquez enfin le problème très intéressant de la sous-organisation. Vous avez raison. Les modes de fonctionnement qui sont ceux en particulier du secteur public, mais pas seulement, ont exclu le management de ces mêmes organisations. De ce point de vue, il est très difficile d'y instaurer des normes et ceci d'autant plus que le payeur, c'est-à-dire l'Etat, est éloigné et peu matérialisable. »



5. Il y a bien sûr la question concernant le chômage qui pourrait s'aggraver avec l'intensification du travail et donc la suppression du sous-travail...


La réponse est très pertinente : « Je ne vous suis pas sur ce terrain. En effet, si comme vous le dites, le sous-travail des uns se traduisait par l'emploi des autres de façon quasi mécanique, il n'y aurait pas lieu de s'en alerter. Mais ce n'est pas ce que l'on observe aujourd'hui : lorsque des "titulaires" travaillent insuffisamment, ce sont des précaires qui le compensent par leur propre sur-travail. Comme dans toutes sociétés humaines, les privilégiés supposent des exclus.


« Par ailleurs, comme je l'ai noté plus haut, ces phénomènes de sous-travail contribuent à accroître la méfiance générale vis-à-vis de ce même travail. La stratégie qui y est opposée, c'est-à-dire celle de réduire sa dépendance vis-à-vis du travail, amène à tuer l'emploi de demain. On peut donc penser que le sous-travail d'aujourd'hui est un des facteurs de réduction de l'emploi à venir. »

C'est bien vu si les entreprises cherchent effectivement à se libérer du sous-travail en supprimant... le travail...



6. Puis il aborde la situation de la France, pays "bloqué" et de "non confiance" : « Je vous renvoie au livre de Michel Crozier, "La société bloquée", qui doit bien avoir maintenant une quarantaine d'années ! Jusque-là, la société française a été à ce point bloquée qu'elle n'a changé que par des mouvements brutaux. Ce mode de changement a bien entendu des coûts humains et financiers élevés. Il resterait à savoir comment on peut sortir de cette logique de conservatisme et d'affrontement. Pour le moment, personne ne semble avoir trouvé une réponse satisfaisante à cette question. »


Et plus loin : « Vous avez raison de noter, pour utiliser d'autres termes, que la France est un pays de non confiance. En son temps, Alain Peyrefitte l'avait brillamment montré. Cette non confiance, toutes les études l'ont observé, produit beaucoup d'apathie et des stratégies de retrait. Il n'y a donc pas de doute qu'elle est un facteur supplémentaire de non investissement dans le travail. Cela dit, ce que nous venons d'énoncer est connu de tous mais géré par personne. Cela fait partie des blocages de la société française. »


Je ne suis pas d'accord avec l'approche d'Alain Peyrefitte dans "Le Mal Français". Ce livre a été trop caricatural sur les causes de ce mal pour être crédible. Mais il est vrai que la France présente des blocages. Le plus difficile est d'en déterminer les causes, et ce n'est pas le plus simple.



7. Finalement, il explicite où se trouve le sous-travail dans les entreprises privées : « Dans le secteur privé, ce que j'ai repéré par des études effectuées par mes soins, ou par des témoignages qui m'ont été envoyés, ce sont des "poches" de sous-travail. On les repère principalement dans deux types d'entreprises : celles pour qui la productivité compte très peu par rapport à la marge qu'elles font dans leur secteur, et il y en a plus que l'on ne croit ; et celles qui viennent elles-mêmes du secteur public, parapublic ou ex-public. Mais dans ce cas-là, elles "souffrent" d'habitudes prises dans leur statut antérieur. »


Ces observations concernant les poches de sous-travail sont intéressantes. Il revient donc sur sa première affirmation qui était de dire que le sous-travail se généralisait...


Conclusions : François Dupuy a précisé sa pensée et répondu à quelques objections. Il reconnaît également que le sous-travail ne se trouve pas partout, mais dans les administrations et dans des poches au sein des entreprises privées.


Il convient cependant de lutter contre ce sous-travail, car en-dehors du fait que ce soit particulièrement injuste (ce sont les contribuables privés qui paient le sous-travail des fonctionnaires... ou les intrimaires qui compensent...), c'est un risque important pour la pérennité des entreprises qui risquent de se retrouver un jour ou l'autre face à une concurrence plus performante en matière de productivité et ce sera alors trop tard pour réagir.


Mais la question est de savoir comment éviter ce sous-travail... et régler le conflit emploi - travail...

Donc, réflexion à poursuivre.


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Jeudi 28 mai 2009

Les Echos du 20 mai dernier ont publié un interview de François Dupuy, « consultant pour de nombreuses grandes entreprises françaises ». Le moins qu'on puisse dire, c'est que cet article à fait grand bruit, si on en juge par le nombre de commentaires qu'il a suscité : 165 à ce jour. Ce n'est pas si courant dans Les Echos pour être noté.



Mais de quoi parlait donc François Dupuy pour déclancher un tel déluge de commentaires ?


Le titre n'est pas explicite et n'avait pas immédiatement attiré mon attention : « Le sous-travail, un fléau qui gangrène la société française ».



Heureusement, François Dupuy présente dès le début de l'interview le sujet : « Il s'agit du sous-travail généralisé. Il se développe de façon endémique dans notre pays. Entendons-nous bien : je ne parle pas ici des 35 heures qui sont la durée légale du travail. Je ne parle pas non plus des temps de travail fractionnés que l'on impose par exemple aux caissières d'hypermarché, ce que j'appelle le sous-travail subi. Non, la tendance que j'évoque est plus diffuse. Elle se traduit par le fait que certains salariés travaillent à peine le quart de la durée légale du travail. Voire moins dans certaines entreprises que j'ai observées. »



En fait, c'est la même observation faite par Taylor, il y a plus d'un siècle : le "soldiering" ou le "loafing" qu'on peut traduire respectivement par "tirage au flan" ou "flânerie"... Le premier est volontaire alors le second exprime plutôt une attitude passive.

Voici ce qu'écrivait Taylor dans Les "Principles" : « Les ouvriers avaient ensemble soigneusement fixé la vitesse à laquelle chaque travail devait être fait et déterminé une allure pour chaque machine de l'atelier, qui était limitée au tiers environ du travail d'une journée normale. »


Manifestement, ce problème n'est toujours pas résolu...



Je continue sur l'interview de Dupuy, qui donne un exemple : « Dans une usine d'une grande entreprise industrielle française dont je tais volontairement le nom, le poste de travail est d'une durée de 7 h 38. Sur ce total, l'engagement de l'ouvrier, c'est-à-dire le temps réel qu'il a passé à travailler, a été mesuré à 4 h 20. La différence ? Les pauses, les conversations avec des collègues, les congés maladie qui sont aujourd'hui considérés comme un dû dans certaines entreprises. Le sous-travail, c'est tout cela. Je pourrais multiplier les exemples. Avec un constat : loin d'être cantonné, comme on le pensait, à l'administration publique, le sous-travail touche tout aussi bien les entreprises privées. »


Par expérience, je confirme ce constat. Mais si ce phénomène existe, contrairement à ce que suggère François Dupuy, il n'est pas généralisé : Taylor est passé par là.... Les opérateurs travaillant sur des postes qui ont été chronométrés, rationalisés et mis sous contrôle font largement leur travail pendant leur temps de présence.



Plus intéressant, Dupuy, comme Taylor tente une explication de l'origine de ce sous-travail.


Mais il arrive à une toute autre conclusion.

Pour Dupuy, l'explication se fait « essentiellement par l'histoire. De la Seconde Guerre mondiale et jusqu'au deuxième choc pétrolier, il était difficile de trouver une voiture ou de se faire installer le téléphone. Les produits étaient rares. Conséquence : le producteur était en mesure d'imposer son prix au client. Du coup, l'actionnaire, étatique ou privé, pouvait se permettre de laisser filer les conditions de travail puisque le surcoût était supporté in fine par le client. De ce point de vue, actionnaires et salariés étaient alors alliés. Puis il y a eu les chocs pétroliers et l'ouverture des marchés. La concurrence a poussé l'actionnaire à faire alliance cette fois avec le client. Les entreprises se sont alors efforcées de récupérer tous les avantages donnés aux salariés sous la période précédente afin de diminuer les coûts. Beaucoup d'entreprises, notamment celles qui sont issues ou sont encore dans la sphère publique, restent touchées par le phénomène du sous-travail. »


Dupuy remonte à la seconde guerre mondiale, alors que le phénomène est identifié depuis plus d'un siècle. Mais son explication est intéressante : les trente glorieuses n'ont pas incité les entreprises à veiller à leur productivité : il suffisait de produire, (presque) quel que soit le prix, pour vendre et faire du profit. Alors qu'avec les chocs pétroliers et l'ouverture des marchés, la concurrence a commencé à faire rage et il a fallut réduire les coûts.



Rappelons que pour Taylor, « la flânerie (loafing) ou le tirage au flan (soldiering) procède de deux causes. Premièrement, de l'instinct naturel et de la tendance des hommes à "se la couler douce" (to take it easy), qui peut être appelé flânerie naturelle (natural soldiering). Deuxièmement, de réflexions et raisonnements complexes provenant des relations avec les autres ouvriers, qui peut être appelé flânerie systématique (systematic soldiering). » (Shop Management).


Après avoir constaté que : « La paresse naturelle des hommes est sérieuse », Taylor aborde immédiatement la flânerie systématique : « mais, de loin, le plus grand mal dont à la fois les ouvriers et les employeurs souffrent est la flânerie systématique qui est presque universelle dans tous les systèmes ordinaires de management et qui résulte d'une étude approfondie de la part des ouvriers de ce qu'ils pensent être leur plus grand intérêt. » (Shop Management).

Taylor passe rapidement sur la paresse naturelle des hommes, car pour lui, le fait de résoudre la flânerie systématique règlera avec les mêmes remèdes le phénomène de la flânerie naturelle.


Concernant la flânerie systématique, le constat est toujours d'actualité : « Dans ce système, les meilleurs ouvriers ralentissent graduellement, mais sûrement leur allure jusqu'à celle des plus mauvais et des moins efficients. Quand un ouvrier naturellement énergique travaille pendant quelques jours à côté d'un ouvrier paresseux, la logique de la situation est irréfutable : « Pourquoi travaillerais-je dur, quand ce type paresseux a la même paie que moi et fait seulement moitié moins de travail ? ». (Shop Management). Et ce type d'ouvrier « passe une part considérable de son temps à étudier comment il peut travailler lentement et encore convaincre son patron qu'il va à la bonne allure. » (Shop Management).



Revenons à Dupuy. Il continue : « Il faut parfois un choc pour arriver à y échapper, comme par exemple la menace d'une faillite. C'est ce qui s'est passé par exemple chez Renault sous la présidence de Georges Besse ou à Air France sous la direction de Christian Blanc. »

Il est vrai qu'un choc aide à se remettre en question.



Puis Dupuy évoque l'organisation du travail : « D'une manière générale, les entreprises qui ont adopté un mode de production transversal, ce que l'on appelle le mode projet, ont fait diminuer le sous-travail. Dans ce type d'organisation, le contrôle social des uns sur les autres est fort, donc dissuasif. »


La pression sociale est très importante, et contrairement à ce que dit Dupuy, elle est beaucoup plus importante que la forme d'organisation.


Par exemple, avec un mode de production "à la chaîne", Toyota fait travailler ses ouvriers avec une efficacité impressionnante essentiellement grâce à la pression sociale : si un ouvrier est absent, ce sont les autres qui font le travail, et si il y a du retard, les ouvriers devront rester une heure ou deux pour rattraper ce retard...


Et par ailleurs, le mode projet peut très bien générer du sous-travail. La pression sociale peut jouer dans un sens ou dans l'autre... Dans une entreprise où le sous-travail est fréquent, si le chef de projet n'est pas très bon, la productivité des membres de l'équipe projet ne sera pas terrible...



Taylor expliquait la flânerie par cette pression sociale. A l'époque, le salaire était déterminé non pas en fonction de la production réalisée, mais les employeurs le fixaient en fonction de ce qui leur semblait correct et surtout en fonction de l'offre et de la demande. C'était le libéralisme pur et dur. Pourquoi les ouvriers travailleraient-ils plus alors que leur salaire restait constant ?

Le travail aux pièces était censé résoudre ce problème, cependant les employeurs avaient l'habitude de baisser régulièrement les tarifs. « Lorsqu'un ouvrier a vu le prix par pièce qu'il produit, diminuer deux ou trois fois comme résultat d'un travail acharné et qu'il a augmenté sa production, il abandonnera entièrement le point de vue de son employeur et se déterminera résolument à ne plus subir de baisse si la flânerie peut l'éviter. » (Shop Management).

La flânerie est donc la réponse logique aux systèmes de salaires en place, qu'ils soient définis par un tarif à la pièce ou un tarif à la journée. La pression sociale se chargera d'imposer cette flânerie à tous : « Les ouvriers les plus jeunes et les moins expérimentés sont instruits de cela par leurs anciens, et tous les moyens de persuasion et de pression sociale sont utilisés pour empêcher les ouvriers avides et égoïstes d'établir de nouveaux records qui aboutiraient temporairement à une augmentation de leur salaire, pendant que tous ceux qui viendraient après devraient travailler plus dur pour l'ancien salaire. » (Shop Management)



A la question du coût de ce sous-travail, Dupuy répond : « Il y a dix ans, l'Inspection générale des finances avait calculé dans un rapport que le coût de la collecte de l'impôt était en France trois fois plus élevé que dans d'autres pays comme la Suède ou l'Espagne. Or l'efficacité d'une administration fiscale devrait se mesurer par sa capacité à accroître aussi peu que possible la masse d'impôts à collecter par le coût de cette collecte ! Cet écart de un à trois est colossal. Jusqu'à ce rapport, le coût du sous-travail et de la sous-organisation n'avaient jamais été évalués. Si on pouvait faire le calcul à l'échelle de tout le secteur public, on arriverait à un chiffre effroyable ! C'est ce que j'appelle le "surcoût du service pauvre" : l'administration délivre un service pauvre à un prix très élevé. »

Impressionnant.



Et Dupuy continue ses attaques contre les rentes de situation au sein de la fonction publique : « Les dirigeants se rendent bien compte que ça ne peut plus durer. Ils pratiquent donc une politique de rapine, en reculant un peu l'âge de la retraite, en supprimant quelques postes par-ci par-là. Ils exaspèrent ainsi la méfiance du corps administratif qui se braque au moindre mouvement. C'est un vrai cercle vicieux. Un cercle renforcé par l'extraordinaire égoïsme des syndicats de fonctionnaires, décidés à ne rien lâcher. Se développent alors des mentalités de forteresse assiégée. On se croirait à Fort Alamo ! C'est frappant par exemple chez les enseignants, selon lesquels il ne faudrait surtout rien changer. Dans l'université, des gens qui savent qu'ils ne travaillent pas assez se crispent au moindre signe de changement. Mon maître Michel Crozier disait déjà que l'Education nationale est un problème beaucoup trop important pour qu'on s'y attaque... » Avec de telles paroles, Dupuy ne va pas se faire que des amis... Il suffit de lire les commentaires...



Après l'Etat, qu'en est-il dans les entreprises ? « Certaines entreprises ont réussi à reprendre la situation en main. Et heureusement : elles se sont ainsi sauvées - je parlais tout à l'heure d'Air France ou de Renault. Avec une volonté de fer, certains patrons ont réussi à bâtir de grands groupes mondiaux, comme Saint-Gobain, Total, Lafarge ou L'Oréal. D'autres ont échoué. Pour survivre, elles ont développé des stratégies alternatives. D'abord le recours aux intérimaires, qui eux travaillent à fond. Dans l'une des entreprises où j'ai enquêté, j'ai pu mesurer une productivité des intérimaires supérieure de 40 % à celle des salariés maison occupant le même poste ! Autrement dit, les salariés de l'entreprise peuvent d'autant plus sous-travailler qu'il y a des esclaves pour faire le boulot. Les intérimaires acceptent ça parce qu'on leur agite sous le nez la carotte de la titularisation : si vous travaillez bien, vous serez embauché et vous pourrez à votre tour souffler. »

Concernant les intérimaires, c'est tout à fait vrai. Hélas.



La conséquence ? « C'est ici que le sous-travail devient le plus corrosif. Car les entreprises s'efforcent alors de réduire leur dépendance au travail. Elles le font en délocalisant. »


Les délocalisations ne seraient donc pas motivées seulement par des raisons économiques, mais aussi par le fait que certaines entreprises ne veulent pas s'embêter avec les problèmes de personnel... :

« L'objectif premier de nombreuses délocalisations n'est pas de faire travailler des gens moins payés... mais de faire travailler des gens ! Pour cette seule raison, une grande entreprise industrielle envisage ainsi de réduire ses effectifs dans ses usines en France... de 85 %. L'autre moyen de réduire la dépendance au travail, c'est l'informatisation et la mécanisation. Dans la logistique par exemple, les entreprises réfléchissent à remplacer les hommes par des robots dans les entrepôts. Le sous-travail tue le travail. Pire encore : le sous-travail permet à une génération de vivre confortablement en tuant le travail pour la génération suivante. »



Mais dans les PME, la situation est meilleure : « Dans une bien moindre mesure. Pour une raison toute simple : dans un univers moins grand, où le contrôle social est plus fort, il est difficilement acceptable que l'un travaille beaucoup moins que l'autre. »



La solution à cette flânerie selon Taylor est que les employeurs donnent des salaires élevés aux ouvriers, qui en échange produiront plus, ce qui diminuera les coûts de production.

Pour Taylor, la solution sera donc uniquement financière, mais suffisamment incitative.


Dupuy a une toute autre approche : « Pour faire bouger les choses, il faut une crise majeure, comme celle que nous vivons aujourd'hui. Hélas, cette crise ne fera bouger les lignes que dans le secteur marchand. Dans tous les secteurs où n'existe aucune menace sur l'emploi, on continue à vivre dans une tour d'ivoire. Les syndicats ont ici une responsabilité historique. A court terme, ils exercent une action salutaire dans la crise, en s'efforçant d'endiguer la colère sociale. Mais à long terme, ils ont une lourde responsabilité dans le maintien du statu quo et la perpétuation d'inégalités de toutes sortes. »



Et dans le secteur public ? « En France, la réforme de l'Etat n'a jamais été menée à son terme. Au point où nous en sommes aujourd'hui, je ne vois plus qu'une solution : il faut une nuit du 4 août. Abolition du statut général de la fonction publique ! Avec tout ce qu'il implique : emploi à vie, augmentations à l'ancienneté, etc. Bien sûr, cela paraissait impossible. Mais encore début 1989, il paraissait impossible que le mur de Berlin puisse un jour s'effondrer ! Une fois le statut aboli, il deviendrait possible de rebâtir une autre organisation où la logique de la nécessité l'emporte sur la logique de l'envie. Alain Juppé expliquait qu'il serait temps d'adapter l'horaire des policiers à celui des délinquants... C'est exactement cela qui est en jeu. La nécessité permettrait de redonner du sens, de donner du pouvoir au premier niveau d'encadrement, de gérer enfin les ressources humaines, d'avoir des promotions au mérite et non plus à l'âge. »


Il est vrai que la fonction publique semble irréformable. Faudra-t-il réellement une catastrophe pour que ça change ? Car tant que l'Etat peut continuer à prélever des impôts sur le secteur privé, les fonctionnaires continueront à penser qu'ils sont indispensables au bonheur des "administrés" et que pour bien s'en occuper, il ne faut pas qu'ils travaillent trop vite...



Et Dupuy conclut : « Faut-il le rappeler ? Le travail, c'est d'abord une logique de la nécessité. »

Oui, travailler pour vivre et non vivre pour travailler...



Ce qui est étonnant, dans cet article et les commentaires qui sont faits, c'est que personne ne parle Taylor, alors que c'est le premier qui a abordé cette question.

Mais Taylor n'a certainement pas la bonne réponse, ou a pour le moins une réponse incomplète. Comme l'a montré Herzberg, le salaire peut être un puissant moyen de démotivation, mais un faible moyen de motivation. Et son système s'est transformé en une machine à écraser l'homme au service de la production...

Dupuy n'a pas non plus la bonne réponse. Attendre la catastrophe ne sera jamais une bonne réponse. Certaines entreprises ont une excellente productivité avec un personnel travaillant correctement, tout simplement en ayant un management humain qui considère les employés comme des hommes et non comme des machines. Et elles n'ont pas comme seul objectif le profit...


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Mercredi 11 février 2009

Un dossier du Journal du Net d'Aurélie Fardeau propose 10 idées pour « bien aménager son intérieur dans on travaille chez soi ».

Il est effectivement important d'aménager « un coin bureau qui correspondra à vos besoins et où vous vous sentirez à l'aise. Or, il n'est pas évident d'installer un espace de travail dans un logement souvent déjà bien rempli. »


Tout d'abord, il est nécessaire de bien délimiter votre espace de travail. « Idéalement, vous auriez une pièce dédiée à votre activité. Dans le cas où ça ne serait pas possible, réfléchissez soigneusement à l'emplacement le plus adéquat pour votre coin bureau : une partie du salon ou de la chambre, le garage ou encore un couloir. »


Ensuite, si vous utilisez une partie d'une pièce à vivre, vous pouvez utiliser des meubles mobiles ou qui se replient afin de libérer la place le soir ou le week-end venu.


Pensez également à séparer visuellement dans la journée votre coin de travail de la pièce, car « à travailler dans un lieu où l'on a surtout l'habitude de regarder la télévision ou de bouquiner, on risque d'avoir un peu de mal à se sentir 'au bureau'. »


L'éclairage est également important. En effet, « pour optimiser un petit espace, il faut soigner son éclairage. Si vous aménagez votre bureau dans un coin de votre salon ou chambre, la pièce risque d'être un peu chargée en meubles. Pour agrandir l'espace, veillez à ce qu'aucun coin sombre ne demeure. »


Vous n'avez qu'un coin pour vous installer ? Un bureau d'angle fera parfaitement l'affaire.


En tous cas, n'hésitez pas à consulter les catalogues d'ameublement pour avoir des idées de rangement et de gain de place (si vous avez la chance d'avoir un IKEA près de chez vous, profitez-en, c'est plein de bonnes idées et ce n'est pas très cher).


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Mercredi 26 novembre 2008

Le Journal du Net présente une étude faite par Steelcase sur « les caractéristiques et les valeurs des quatre générations qui se côtoient en milieu professionnel pour définir l'espace de travail idéal de chacune d'entre elles. »

 

La réalisatrice du dossier, Aurélie Fardeau, fait donc un portrait de chacune de ces générations - les vétérans, les papy boomer, la génération X et la génération Y - et explique ce que chacune attend de son espace de travail.

Je passe sur les portraits de ces quatre générations qui me paraissent parfois à la limite de la caricature (c'est quand même une gageure de résumer les caractéristiques d'une génération en 10 lignes...).

 

Les vétérans, nés « entre 1909 et 1945 » deviennent de plus en plus rares dans les entreprises...

Concernant leur espace de travail, « c'est la population qui demande le plus d'individualisation : le bureau doit être attitré car il est le reflet du poste et des responsabilités associées. Les relations professionnelles sont formalisées et la séparation entre le professionnel et l'extraprofessionnel doit être nette. L'espace doit être structuré. »  

 

Les papys boomers, eux, sont nés entre la fin de la guerre et le milieu des années 60.

Pour eux, l'espace de travail « idéal doit mêler des lieux collectifs avec des espaces individuels » car ayant « connu l'arrivée des nouvelles technologies de l'information et de la communication ainsi que les débuts du travail en équipe, ils ont dû abandonner leur bureau individuel pour des espaces plus collectifs. Un virage qui n'a pas que des avantages pour eux : leur principal reproche envers les espaces de travail concerne ainsi la gêne sonore (62 % d'entre eux s'en plaignent). L'espace de travail idéal doit ainsi mêler des lieux collectifs avec des espaces individuels. Le mobilier reste statique.»

 

La génération X est née entre 1965 et 1977.

Contact, communication et possibilités de concentration sont les caractéristiques de leur espace de travail. Celui-ci « doit être le reflet de la culture d'entreprise et de la dynamique organisationnelle car ses salariés sont plus mobiles que les générations précédentes. Les espaces sont ouverts et flexibles pour faciliter le travail en équipe et en mode projet. Le mobilier est mobile et les espaces sont multifonctions. »

 

La génération Y, elle, est née entre 1978 et 2000.

Les open spaces sont pour ses membres une gêne moindre que pour les autres générations. « Pour eux, l'espace de travail ne consiste plus seulement en un environnement réel mais également en des espaces virtuels (visioconférence, intranet...). L'entreprise est ainsi un lieu d'échange et de rencontre qui doit permettre aux collaborateurs nomades de se retrouver et de renforcer leur sentiment d'appartenance à l'entreprise. Les espaces sont plus que jamais ouverts afin de permettre le travail en équipe. Les aménagements et le mobilier doivent être ludiques ».

 

On passerait donc d'espaces très individualisés aux open spaces. Mais en-dehors des vétérans, toutes les générations veulent pouvoir communiquer (bureaux collectifs, salles de réunions, etc.) et également pouvoir s'isoler pour se concentrer.

Dans deux billets précédents, je me suis élevé contre les open spaces et les bureaux partagés. Ce dossier ne me contredit en rien. Au contraire, je note que pour la génération Y, « l'entreprise est un lieu d'échange et de rencontre qui doit permettre aux collaborateurs nomades de se retrouver et de renforcer leur sentiment d'appartenance à l'entreprise ». Même s'ils sont un peu différents, chaque génération a besoin de repères.


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Mercredi 15 octobre 2008

J'ai trouvé, il y a quelques mois, dans un "vide-grenier" « Le travail en miette » de Georges Friedmann. Pour 0,50 €, cela valait la peine... C'est en plus l'édition originale de 1956... Vous allez me dire : pourquoi parler d'un livre qui a plus de cinquante ans ? Tout simplement parce que les problèmes du siècle dernier sont encore nos problèmes. A croire que les leçons du passé sont oubliées et que chaque manager passe son temps et son énergie à réinventer l'eau tiède...

Avant de commenter de façon plus détaillée cet excellent livre, je ne résiste pas à vous en donner un extrait : le récit de la vie d'un OS interviewé par Robert H. Guest dans les années 50 (pages 228 à 234).

Pourquoi je vous livre ce récit ?  Vous comprendrez, si vous avez lu « Toyota, l'usine du désespoir » de Satoshi Kamata. De 1950 à 1973, il n'y a pas beaucoup de différences. Et en 2008 ? Le travail à la chaîne n'a pas réellement changé et est toujours aussi aliénant... J'y reviendrai dans un billet en commentant « Le travail en miette ».

 

 

 

« Joe, ouvrier américain, a 36 ans. Il est marié, père de deux enfants, gagne environ 80 dollars par semaine et aura bientôt acquis, par annuités, la propriété de sa maison.

En 1940, apprenant qu'une importante usine d'automobiles demandait des O.S. pour ses chaînes et offrait une bonne paie, il eut la chance d'être embauché. Ayant fait un petit apprentissage d'électricien, il espérait, à partir de n'importe quel poste de début, se promouvoir vers un emploi qualifié. On fit de lui un soudeur par points de calandre. La tâche était très simple : au bout d'une semaine, il s'y était initié. Bientôt, ce fût la guerre, d'où Joe revint à son usine en 1946. Il essaya alors de passer dans le département d'entretien comme électricien, mais en vain : il n'y avait pas de place à prendre et il dut retourner à la chaîne, « le cheval de fer », comme on l'appelle dans son usine. Il y est demeuré depuis lors.

Sa tâche est de  souder la calandre au capot. Tous les montages sont prêts à l'avance et les points de soudure préparés le long de l'armature métallique : il y en a 25. La chaîne se meut selon un rythme strictement minuté. Il lui faut 1 minute 52 secondes pour chaque ensemble de soudures. Chaque jour, il a 10 minutes de pause le matin, un ½ heure pour déjeuner et quelques minutes d'arrêt dans l'après-midi. « Les voitures sont différentes, mais pratiquement, pour chacune, c'est la même chose. Dès que j'en ai fini avec l'une, voilà déjà l'autre, là, devant moi, qui me fixe dans les yeux. »

Pas moyen de prendre, ne fût-ce que dix secondes d'avance. On est toujours à courir après la chaîne. Joe n'aime pas y travailler : « Personne, dit-il, n'aime travaille sur une chaîne mouvante. Impossible de battre la machine. Bien sûr, je peux tenir pendant une heure, mais c'est rude de faire cela pendant huit heures, chaque jour de la semaine, durant toute l'année. » On n'a fait connaître à Joe que son coin d'atelier, sa section de chaîne. Depuis douze ans qu'il est dans cette firme, il n'a presque jamais vu une voiture terminée, quittant la chaîne finale d'assemblage.

Ses réflexions sur les chronométreurs conviennent typiquement aux ateliers où, selon les principes classiques du Scientific Management autoritaire, tout est imposé « d'en haut » à l'ouvrier : « C'est bien facile, pour ces gens du chronométrage, de s'amener ici avec leur montre à trotteuse et de calculer exactement ce que nous devons faire en 1 minute 52 secondes. Il y a des choses qu'ils peuvent voir et enregistrer avec leur chronomètre. Mais ils ne peuvent mesurer avec une montre ce qu'un homme sent jour après jour. Ces gaillards devraient venir travailler sur la chaîne pendant quelques semaines. A ce moment, ils sentiraient peut-être certaines choses qu'ils n'attrapent jamais avec leur chronomètre. »

Joe n'est pas encore usé par l' « accoutumance ». Il sent et exprime clairement toute la distance entre le job, auquel il est astreint dans l'atelier, et le travail qu'il aurait aimé avoir. Tout est minutieusement élaboré, préparé, calibré : « C'est comme une Bible qu'on suit. » Et pourtant, observe Joe, il y a des tas de petites choses qu'on pourrait « leur » dire, qui « leur » seraient utiles. Mais d'abord, « ils » ne vous demandent jamais rien. « Ils » ont établi un système d'encouragement aux suggestions que les ouvriers persistent à ignorer, redoutant (et cette crainte, nous la retrouvons sans cesse dans nos enquêtes sur les réactions ouvrières aux changements technologiques) qu'une amélioration ainsi suggérée ne coûte sa place, quelque part dans l'atelier, à un de leur camarades.

Voilà, dans ses grandes lignes, le travail tel que Joe le retrouve chaque jour. Et pourtant, il a la nostalgie de quelque chose d'accompli par lui, où il pourrait vraiment montrer ses capacités, libérer son « potentiel professionnel », où il aurait le sentiment de l'achèvement et la fierté du travail bien fait. « J'aimerais, dit-il, un travail où l'on a l'impression qu'on accomplit quelque chose et qu'on le fait bien. Quand tout est préparé pour vous, quand toutes les parties se ressemblent, on n'a pas l'impression d'accomplir grand-chose. Ce qu'il y a d'important, c'est cette poussée ininterrompue du convoyeur, une machine géante que je ne peux pas contrôler. »

« Vous savez, ajoute-t-il, c'est difficile d'avoir l'impression qu'on fait du travail de bonne qualité. Il y a ce constant effort, à grande vitesse. Evidemment, on s'améliore quand on fait quelque chose des centaines, des milliers de fois, mais jamais on n'atteint le point où on peut prendre un peu de recul et se dire : « Mon vieux, celle-là, tu l'as bien faite. Voilà une voiture qui, vraiment, est bien fabriquée. » Si je pouvais faire de mon mieux, j'aurais quelque satisfaction en travaillant. Mais je ne puis faire aussi bien que ce dont, je le sais, je suis capable. »

Est-ce que, au moins, Joe dispose de tout ce dont une firme attentive et adroite, aux Etats-Unis et ailleurs, entoure le travail en miettes, locaux plaisants, éclairage, ventilation, garanties de sécurité, cantine, services médicaux ? Oui, et Joe est d'avis que dans son usine, tout cela est fort bien et que, de ce point de vue, la firme a fait tout son possible. Il lui est même loisible, tout en se hâtant sur ses vingt-cinq soudures, de parler à son voisin. Alors, l'effort récent du Scientific Management « rajeuni », recommandant, au nom des « relations humaines », d'encadrer le travail d'atelier proprement dit d'un environnement physique et d'une sociabilité agréables, cet effort est-il capable de changer profondément la conscience du travail tel que l'ouvrier l'effectue, d'en transfigurer à  ses yeux le contenu ? Là-dessus, Joe est catégorique et sa réponse, pathétique dans sa simplicité, intéresse ici des millions de travailleurs, de par le monde : « Vous savez, dit-il à l'interviewer, c'est drôle. Toutes ces choses, c'est très bien, mais elles ne rendent pas le job bon. C'est ce que l'on fait pendant le plus clair du temps, c'est cela qui compte. »

Joe a peu de chances de promotion. Tout le monde atteint à peu près le même rendement et gagne le même salaire. Les tâches sont si simples qu'il n'y a pas, à travers l'usine, beaucoup d'échelons sur quoi grimper. Dans l'atelier même, la seule « ouverture » possible, mais rare, c'est de devenir contremaître. La firme réserve les « bonnes places » à de brillants jeunes diplômés, frais émoulus des Universités (smart College boys), qu'elle engage et forme exprès pour les occuper.

A ce moment, sur une question de M. Guest, la femme de Joe intervient. A travers ses commentaires, on voit Joe  représenter ici encore beaucoup de ses contemporains, rivé comme eux, par des besoins (façonnés et souvent artificiels) que le milieu lui impose, à un travail qu'il n'aime pas et qu'il supporte mal, à la fois « jouissant » des produits de la civilisation technique et meurtri par ses effets : car Joe est aussi une victime mentale de son travail, candidat à la névrose, tout prêt à venir grossir les rangs des « enfants malheureux » de la société américaine. « Souvent, nous dit sa femme, je souhaite qu'il ait un autre travail. Il revient à la maison, le soir, tombe sur une chaise et y reste, silencieux, pendant environ un quart d'heure. Je ne sais pas grand-chose de ses occupations à l'usine, mais elles lui font quelque chose. C'est vrai, je ne devrais pas me plaindre. Il reçoit une bonne paie. Nous avons pu acheter un frigidaire, un poste de télévision, des tas de choses que nous n'aurions pas eues autrement. Mais quelquefois je me demande si tout cela est plus important pour nous que d'avoir un Joe tout nerveux et tendu. Il criaille contre les gosses, contre moi, - pas pour de bon, évidemment. »

Telle est la condition, telles sont les attitudes et réactions de Joe, ouvrier semi-skilled, un entre bien d'autres, méprisant son travail mais n'osant « prendre le pari » de le quitter pour quelque chose de différent et de mieux, lié ou plutôt enchaîné à sa firme par des avantages d'ancienneté, des perspectives de retraite - et surtout par l'assurance d'un salaire qui lui permet d'être un des innombrables consommateurs de « biens » (tels T. S. F. et T. V., frigidaire, auto, etc.), que la civilisation technicienne vend à relativement bon marché, mais produit à un prix moral élevé, payé par Joe et ses semblables, et dont l'interview qui précède nous donne la mesure. »


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Mardi 23 septembre 2008

A partir d'un article d' "Enjeux - Les Echos" de septembre 2008 « Bureaux : Toujours plus petits, ouverts et flexibles », j'ai écrit un premier billet pour expliquer la tendance actuelle à la diminution des coûts des postes de travail administratifs.

 

Après avoir évoqué le déménagement « vers des zones meilleur marché » et le télétravail, solutions qui semblent intéressantes, j'ai commencé à aborder la réduction de l'espace par salarié. Les open space ont bien évolué depuis les années 80 - 90. Hélas, nos "aménageurs d'espace", après avoir reconnu l'importance de la personnalisation des postes, en viennent à vouloir compenser la réduction de l'espace par des compensations : restaurant, salle de sport, conciergerie, en espérant que la motivation et l'implication seront toujours identiques, sans comprendre que l'important est le lieu « où l'on est pendant le plus clair du temps »...

 

Et voici la dernière invention de nos experts : le partage des bureaux...

 

« Pourquoi conserver des bureaux dédiés à des consultants qui passent le plus clair de leur temps chez le client ? ». C'est Accenture (ex-Andersen Consulting) qui a introduit en France le "desk sharing" il y a une dizaine d'années. « A la faveur de leur déménagement avenue George-V à Paris, les consultants avaient troqué leurs bureaux attitrés contre des postes de travail interchangeables, en nombre plus restreint, réservés à la demande, comme des chambres d'hôtel. »

Pourquoi pas pour les consultants et les commerciaux qui passent le plus clair de leur temps à l'extérieur. Ces profils ont une relation particulière avec l'entreprise et n'ont pas un besoin vital d'un poste de travail permanent au sein de celle-ci.

 

Mais « le profil des salariés concernés semble voué à s'élargir.[...] Le principe du partage des bureaux peut aussi s'appliquer aux salariés sédentaires, avance Jacques Simonian. Si l'on prend en compte les vacances, les RTT ou les congés maladie, le taux de présence réelle dans les services administratifs tourne autour de 65 ou 75%. Il est donc possible, après une étude poussée des pics de présence, d'optimiser la surface de près de 20%. »  Ce qui veut dire qu'un poste sur cinq serait supprimé...

J'ai envie de crier : « Au fou !» Car ce sont avec des calculs de ce genre qu'on transforme le quotidien de milliers de salariés en un véritable enfer!

Lorsque j'ai étudié les 5S, j'ai découvert l'importance du territoire pour les salariés. C'est finalement un besoin profond de l'homme : une équipe, des repères et un territoire.

Que ce soit en atelier ou dans un bureau, les salariés s'approprient leur espace de travail et souhaitent retrouver cet espace et ces repères quand ils reviendront. En réunion, les personnes se mettent souvent à la même place.

D'où l'importance de la personnalisation de l'espace de travail, vue dans le billet précédent.

S'ils ne trouvent pas ces éléments dans l'entreprise, ils le chercheront ailleurs et se considéreront comme des mercenaires et ne s'impliqueront pas dans l'entreprise...

 

Voyons ce que cela donne sur le terrain.

Un exemple de mise en application est donné par notre auteur : « C'est cette démarche qu'a adoptée Hewlett-Packard France. "Nous avons mis en place une politique de partage des bureaux qui concerne les trois quarts des salariés français", expose Pierre-Yves Tilly, le directeur des ressources humaines. Les commerciaux, par nature souvent sur la route, se partagent un poste de travail pour quatre. Le service achat et les services généraux, répartis entre des fonctions sédentaires et les déplacements professionnels, disposent en moyenne d'un poste pour deux salariés. Par contre, les collaborateurs du service paie ont conservé des bureaux attitrés, tout comme les assistantes qui jouent le rôle de point de repère pour les salariés travaillant en bureau partagé. Lorsqu'ils passent dans les locaux de l'entreprise, ces derniers se voient attribuer des postes de travail sur la base du "premier arrivé, premier servi". Les salles de réunion se réservent à l'avance, alors que les bureaux individuels pour les collaborateurs ayant ponctuellement besoin de s'isoler sont en libre-service. Une fois installé, le branchement de l'ordinateur portable permet de se connecter au réseau et à l'imprimante la plus proche. "On peut passer d'un étage ou d'un site de l'entreprise à l'autre sans souci", assure Pierre-Yves Tilly »... certainement confortablement installé dans le fauteuil de son bureau...

Il est vrai que les moyens informatiques modernes permettent de se connecter très facilement au réseau de l'entreprise et de retrouver ses dossiers sur le serveur. Mais limiter la relation avec l'entreprise uniquement par la connexion impersonnelle sur le réseau limitera également l'implication des salariés. On a les salariés qu'on mérite...

Chez HP France, la réaction des syndicats est différente de l'optimisme de la DRH : « Pour François Godard, syndicaliste CFDT chez HP, cette organisation se révèle à l'usage extrêmement anxiogène : "Quand ils arrivent le matin, les salariés ne savent pas s'ils auront une place, ni à côté de qui ils vont travailler. Cela ne les encourage pas à faire des efforts pour limiter le bruit par exemple. Certains récupèrent des sièges dans une salle de réunion pour occuper le coin de bureau d'un collègue qu'ils connaissent au grand dam de ceux qui avaient réservé la salle. Quant à l'accès aux bureaux individuels, c'est la foire d'empoigne." » Bien sûr la direction conteste : « les problèmes se limitent à quelques abus ponctuels dans l'usage des espaces privatifs. »

Mais quand même, « les spécialistes le reconnaissent : le "desk sharing" peut déstabiliser les salariés ». J'aime bien le "peut"... « "Ce système remet en question leurs habitudes de travail", concède Juliette Marmissolle-Daguerre. "Certains collaborateurs peuvent être perturbés en ayant le sentiment de ne plus être "chez eux". Ils doivent apprendre à se représenter leur poste de travail, non plus comme un bureau, mais comme un espace dédié dans l'immeuble. » Je vois ce qu'est un bureau. Je ne vois pas ce qu'est un "espace dédié dans l'immeuble"... C'est bien un langage de consultant : ça ne veut rien dire, mais ça en impose. C'est comme cela qu'on "gère le changement"...

Plus sérieusement, tous les collaborateurs sont perturbés par « le sentiment de ne plus être "chez eux". » Seulement les personnes le vivent plus ou moins bien et l'extériorisent plus ou moins. Mais tous se détachent un peu plus de l'entreprise...

 

Chez Renault, une expérimentation de bureaux partagés « "s'est mal passée", rapporte Alain Eudier. "Les salariés étaient désorientés et la direction a officieusement stoppé le projet sous la pression des syndicats." »

 

La conclusion de l'article apporte un peu de sagesse : « Malgré les économies potentielles en jeu, les entreprises y regarderont donc sans doute à deux fois avant de se lancer. "Nous ne nous interdisons pas de réfléchir aux manières innovantes d'aménager l'espace, mais nous ne jouerons pas les apprentis sorciers", confirme Dominique Denis chez Axa. "Le lien social et le besoin de repères des salariés sont trop importants pour que nous prenions des risques inconsidérés. »

 

Ma conclusion : les "aménageurs d'espace" ont encore du travail à faire pour arriver à optimiser correctement et humainement l'espace de travail. Il ne doit être ni trop petit, ni trop grand. Mais il est regrettable que certains apprentis sorciers ne voient que les économies sans prendre en compte les besoins réels des hommes.


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Lundi 22 septembre 2008

Le poste de travail "bureau" devient un sujet  récurrent dans la littérature managériale. Coûteux mais indispensable aux administratifs sédentaires, il se retrouve de plus en plus au sein d'Open Spaces, qui, s'ils diminuent les coûts posent d'autres problèmes.

Un article d' "Enjeux Les Echos" de septembre 2008 fait un point sur la situation (pages 60 - 63).

 

Lionel Steinmann, auteur de l'article, commence par donner le prix annuel d'un poste de travail "bureau" par an : dix mille euros ! Et à Paris, il « grimpe même à 11600 euros ». Comme il le précise, il y « a de quoi irriter les cost killers de tout poil ».

Les grandes entreprises avec de nombreux services administratifs cherchent donc à limiter ce coût.

Cela sa fait dans plusieurs directions.

 

D'abord le déménagement « vers des zones meilleur marché ». C'est effectivement une bonne solution, même si parfois, cela rallonge les durées de trajet. Mais tout le monde ne peut pas travailler à Paris intra-muros...

 

Une autre solution est d'encourager le télétravail qui supprime immédiatement l'espace nécessaire au salarié... celui-ci travaillant chez lui. C'est également une très bonne solution, mais réservée à certains types de postes et à condition que le salarié et le manager y soient préparés et l'acceptent. Renault, qui pourrait avoir 27000 salariés bénéficiant de cette possibilité n'en a que 200 qui « avaient franchis le pas » fin juin 2008...

En effet, cette solution, qui par ailleurs présente de nombreux avantages est difficile à mettre en œuvre sur le terrain.

 

Enfin, la dernière solution est de réduire l'espace par salarié. « "En France, la surface utile nette par salarié s'élève à 13m², alors qu'elle est inférieure à 10m² en Grande-Bretagne", détaille Philippe Fixel, directeur chez IPD. »

Mais c'est là que les choses se compliquent : «le défit consistant pour les entreprises à faire la chasse aux mètres carrés superflus sans pour autant détériorer les conditions de travail des salariés, ce qui plomberait leur motivation et leur productivité. » 

L'open space semble donc une bonne solution pour les entreprises. Heureusement « le passage en open space de se traduit plus forcément par des plateaux aussi immenses qu'impersonnels, comme ce fut le cas dans les années 80 et 90. Censés favoriser la communication entre collègues, ces "open stress" généraient au contraire bruit et promiscuité. "La première génération d'espaces ouverts souffrait souvent d'une mauvaise isolation acoustique, de manque de lumière ou d'absence de rangement de proximité", déplore Odile Duchenne, directrice d'Actineo, un observatoire de la qualité de vie au bureau. Cela a contribué à dégrader durablement l'image de ce type d'aménagement. » Si on ajoute les problèmes de chauffage ou de climatisation, on a effectivement fait le tour des problèmes de ces "open stress", comme le dit si bien l'auteur. Si les choses s'améliorent pour les nouveaux open space (à condition qu'ils soient conçus par des véritables spécialistes), il reste encore de nombreux "open stress" datant des années 80 - 90.

Axa semble avoir trouvé des solutions intéressantes pour aménager ses nouveaux open spaces. « L'adoption d'un nouveau mobilier a permis lui aussi un gain de place substantiel. "Les salariés travaillent sur des écrans plats fixés sur des bras articulés", explique Dominique Denis », directeur général d'Axa France Supports. "Par rapport à l'encombrement des anciens écrans, cela permet de gagner près d'un mètre carré et demi par poste de travail" ». Je ne savais pas qu'un écran cathodique prenait un mètre carré et demi... A mon avis, ils en ont profité pour reprendre quelques décimètres carrés de plus... Mais il est vrai que les écrans plats sont un net progrès, aussi bien pour la place que pour l'ergonomie du poste : pour les yeux, c'est nettement meilleur. Ces écrans sont également moins gourmands en énergie et ont une durée de vie plus élevée. De quoi passer l'audit de la norme ISO 14001...

Mais il y a aussi l'aménagement général qui a été repensé. « Aujourd'hui, finis les alignements de bureaux à perte de vue. Dans l'immeuble Axa de Val-de-Fontenay, le champ de vision ne dépasse jamais 25 mètres. "Les entreprises cherchent désormais à recréer des séparations entre les services, en utilisant pour cela des armoires ou des meubles bas", précise Antoine Barry », directeur associé chez Atisreal. « "Cette délimitation favorise la cohésion des équipes." » Effectivement, 25 mètres permet d'avoir une sensation de taille humaine.

 

Autre point important découvert par nos aménageurs d'espace : « les possibilités accrues de personnaliser le poste de travail. » En effet, « "scotcher une photo des enfants près de son écran a longtemps été proscrit, car cela s'apparentait à de la pollution visuelle dans des espaces où l'unité esthétique est créée par l'uniformité du mobilier", explique Jacques Simonian, PDG de l'entreprise d'aménagement d'espace Tertiam. "Aujourd'hui, les entreprises s'efforcent de laisser plus de latitude aux salariés. La lampe individuelle fait par exemple un retour en force. Le modèle est identique pour tous, mais permet à chacun d'adapter la luminosité de son poste." ».

Les 5S ont, hélas, poussé dans ce sens. Christian Hohmann préconise la suppression des objets personnels dans son livre "Guide pratique des 5S" qui date de deux ans : « Pour les affaires personnelles qui sont davantage des éléments de personnalisation de l'environnement de travail : poste de radio, portrait de famille, poster, peluches, bibelots... et qui ne présentent pas d'entorse formelle aux règles, il faut un peu de doigté. Pour le chef de projet, l'idéal est d'amener leurs propriétaires à réfléchir puis à conclure eux-mêmes à l'inopportunité de la présence de ces éléments au poste de travail » (page 91). Il faudrait quand même que nos consultants en organisation prennent en compte l'humain et arrêtent de préconiser le rangement au point d'avoir des postes complètement dépersonnalisés et sans saveur. Lorsque j'ai mis en place VITAL, adaptation des 5S à une des usines que je dirigeais, j'ai failli tomber dans le piège en refusant aux assistantes de mettre la moindre photo de leurs enfants sur leur bureau. Je suis très vite revenu en arrière, me rendant compte de l'inanité d'une telle décision. C'était il y a 10 ans...

 

Mais réduire l'espace de travail n'est pas toujours bien accepté par le personnel. Cependant, « pour leur confort, plaide la direction d'Axa, les salariés peuvent compter sur le soin apporté aux lieux de vie (restaurant d'entreprise, une salle de sport, une conciergerie...) ainsi que sur les espaces prévus pour s'isoler ou organiser une réunion. « "Les entreprises ont compris que la densification de l'espace de travail devait être contrebalancée par un accroissement de ces espaces à vivre", résume Antoine Bary. En espérant, concède cet expert, que ceux-ci ne soient pas peu à peu phagocytés par l'arrivée de nouveaux embauchés. »

Il est dommage que notre "expert" n'ai pas lu ou qu'il ait oublié « Le travail en miettes » de Georges Friedmann. Il est vrai que cet ouvrage est un peu ancien et qu'il date de 1956. Mais la citation du récit d'un ouvrier soumis à un travail abrutissant faite par Friedmann n'en est pas moins percutante, et s'adapte parfaitement à notre cas : « L'effort récent du Scientific Management "rajeuni", recommandant, au nom des "relations humaines", d'encadrer le travail d'atelier proprement dit d'un environnement physique et d'une sociabilité agréables, cet effort est-il capable de changer profondément la conscience du travail tel que l'ouvrier l'effectue, d'en transfigurer à ses yeux le contenu ? Là-dessus, Joe est catégorique et sa réponse, pathétique dans sa simplicité, intéresse ici des millions de travailleurs, de par le monde : "Vous savez, dit-il à l'interviewer, c'est drôle. Toutes ces choses, c'est très bien, mais elles ne rendent pas le job bon. C'est ce que l'on fait pendant le plus clair du temps, c'est cela qui compte" » (page 232).

La transposition au cas des bureaux à espace réduit pourrait s'exprimer ainsi : "Toutes ces choses, c'est très bien, mais elles ne rendent pas la densification de l'espace de travail bonne. C'est là où l'on est pendant le plus clair du temps, c'est cela qui compte." Ce n'est pas le contre-balancement de la densification de l'espace de travail par un accroissement des espaces à vivre qui va résoudre le problème... Mais n'en doutons pas, dans un futur article, notre auteur nous annoncera une nouvelle découverte des aménageurs d'espace...

 

Dernière invention pour limiter les coûts des bureaux, le partage...

C'est certainement la pire des solutions. Nous verrons cela dans un prochain billet.

 

 

 

 


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Mercredi 13 août 2008

C'est le 12 août 1908 qu'est sortie la première Ford "T" des usines de la Ford Motor Company à Detroit, fondée par Henry Ford en 1903.

Linternaute histoire, dans son petit article consacré à cet anniversaire nous explique que cette première voiture « grand public » était facile à conduire, coûtait 950 dollars et qu'entre 1908 et 1927, il en sera construit plus de 15 millions d'exemplaires. Record battu uniquement par la « coccinelle » de Volkswagen.

Son surnom était « Lizzi » et elle avait deux places.

C'est grâce à la standardisation, à la décomposition du travail et au travail à la chaîne que Ford arrivera à faire ce modèle peu coûteux. Il est à noter qu'on pouvait même choisir la couleur « du moment qu'elle était noire » selon le mot d'Henry Ford...

 

Contrairement à ce qu'on croit, ce n'est pas Ford qui a inventé le travail à la chaîne. Mais c'est lui qui l'a adapté à la construction automobile.

Pour votre information, voici un extrait d'un article très intéressant à plusieurs égards de Jean-Louis Peaucelle paru dans « Gérer et comprendre » de septembre 2003 qui fait l'historique du travail à la chaîne : « Du dépeçage à l'assemblage, l'invention du travail à la chaîne à Chicago et à Détroit ».

Tout d'abord, il décrit l'évolution du travail dans l'industrie de la viande aux Etats-Unis. C'est véritablement dans cette industrie et plus particulièrement dans les abattoirs de Chicago que les premières chaînes de travail ont été créées de manière industrielle. Il cite un long texte de Paul Bourget décrivant sa visite dans ces abattoirs en septembre 1893. C'est très bien écrit et cela vaut le détour (c'est du Paul Bourget...).

Je retiens une remarque de ce dernier : « Ailleurs d'énormes récipients recueillent la graisse qui bout, qui ruisselle, et qui, mélangée savamment à quelques parties de crème, va se transformer en margarine, et s'épurer dans un battoir mécanique dont nous admirons la simplicité adroite. "C'est un ouvrier qui l'a inventée, nous dit notre guide. D'ailleurs, ajoute-t-il, presque toutes les machines qui fonctionnent ici ont été trouvées ou améliorées par les ouvriers..." Ce mot nous éclaire le vaste charnier que nous venons de parcourir. Nous comprenons ce que ces gens-là demandent à la machine qui, pour eux, prolonge, multiplie, achève le geste de l'homme. Nous sentons, une fois de plus, combien ils se laissent conduire par le besoin, comme ils excellent à mêler à leur effort personnel les complications de la mécanique, et comme aussi le moindre d'entre eux a des pouvoirs d'initiative, de vision directe et d'ajustage. »

C'était avant Taylor... J'y reviendrai.


Voici l'extrait de cet article sur la mise au point du travail à la chaîne chez Ford.

« A la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis, l'organisation du travail à la chaîne est spécifique aux grandes quantités de l'industrie alimentaire. Les autres industries ne l'adoptent pas. Les industriels de la viande ne cachaient nullement leur organisation. Pour eux il n'y avait pas de secret. Ils avaient tous le même processus. Chicago et Detroit ne sont pas des villes éloignées, quatre cents kilomètres environ. Certains protagonistes de l'invention de chez Ford avaient visité les abattoirs. Ford lui-même affirme s'en être inspiré. "L'idée générale en fut empruntée au trolley des fabricants de conserve de Chicago". Et pourtant, il s'agit d'une réinvention.

« Pas de secret sur le principe, mais il y a des difficultés pour adapter l'idée. Pour construire des automobiles à la chaîne en 1913, il fallait résoudre de nouveaux problèmes. Les postes installés en séquence devaient avoir la même durée de travail ; les pièces standard présenter une précision suffisante ; l'approvisionnement être régulier et fluide ; et la chaîne sans fin devait se mouvoir régulièrement. Ces conditions furent progressivement réunies chez Ford. Mais il fallut largement expérimenter et s'inspirer des expériences menées ailleurs. Les essais furent nombreux avant de trouver un bon compromis entre tous les paramètres.

« Ford voulait accroître sa production pour répondre à la demande du marché. En 1912, il produisit quatre-vingts Modèles T. En 1914, deux cent trente mille. Autour de 1913, la production double, avec à peu près le même nombre d'ouvriers. Les volumes de production sont bien inférieurs à ceux des abattoirs, mais cela correspond déjà à sortir une voiture par minute. Ce sont les cadences de la production de masse.

« Dès 1903, au début de son aventure industrielle, Ford avait mis l'accent sur la standardisation des pièces. Chaque fabrication correspondait à un calibre. Après toute opération, chaque pièce était testée ou vérifiée. Le degré de précision était le plus haut atteint dans l'industrie du début du siècle. Cette standardisation était indispensable pour simplifier la planification de la production des dix mille exemplaires du modèle N. La production de masse exige des pièces interchangeables.

« L'innovation qui conduisit à la chaîne se fit en plusieurs temps. En juillet 1908, Charles Sorensen, ingénieur chez Ford, expérimenta le procédé, dans un atelier-laboratoire, un dimanche après midi. Le châssis du modèle N était tiré par un treuil. Ce ne fut pas un grand succès. Henri Ford fut sceptique. D'autres furent franchement hostiles. Sorensen n'eut pas les moyens de continuer les essais. L'expérience, sans lendemains, fut oubliée.

« La véritable mise en oeuvre eut lieu en 1913, avec le modèle T, déjà fabriqué depuis 1908 selon les méthodes traditionnelles. On voulait augmenter les volumes produits. Tout commença en février, dans l'atelier de fonderie dirigé par Sorensen. Il installa un convoyeur pour déplacer les moules de la fonderie, du remplissage au refroidissement. Ce n'était pas totalement nouveau. Déjà en 1890, la fonderie de Westinghouse avait un convoyeur pour déplacer les moules. Chez Ford, ce fut un grand succès. Son expert en machines outils, Oscar Bornholdt, y réfléchit. Cela lui fit penser aux machines de conditionnement automatique. Il avait une bonne connaissance des expériences menées dans les autres usines. L'invention résulta d'un intense transfert de connaissances.

« En 1883, les frères Norton avaient construit la première usine automatique à conditionner les boîtes métalliques, avec des cadences de l'ordre d'une unité à la seconde. Depuis 1884, les machines à fabriquer les cigarettes, conçues par James Bonsack, fonctionnaient à la cadence de trois cigarettes à la seconde dans les usines de l'American Tobacco. C'étaient de courtes chaînes de montage. En amont et en aval de la machine, les flux étaient assurés par des convoyeurs. Ces exemples ont naturellement servi pour l'usine Ford. Mais il a fallu essayer de nombreuses combinaisons. Ces essais sont passionnants. Ils illustrent les difficultés à résoudre avant de trouver une bonne organisation dans le travail à la chaîne.

« Le 1er avril 1913, on appliqua le principe de la chaîne pour le montage des rotors de dynamo. Une vingtaine d'ouvriers furent installés les uns à côté des autres, au coude à coude, devant une table. Chacun devait faire une seule opération et glisser la pièce à son voisin. On était loin d'une chaîne idéale. Malgré tout, la productivité augmenta. Les ouvriers se plaignirent d'un mal de dos ; on haussa la table. Surtout, certains ouvriers allaient vite, d'autres lentement. On asservit alors le mouvement des pièces par une chaîne. L'expérimentation se fit en vraie grandeur, dans l'atelier de production. Finalement, la productivité augmenta de 50 %.

« Cette expérience suscita une grande émotion chez les ingénieurs de Ford. On tenta d'autres expériences. Sur les ordres d'Henri Ford, les ingénieurs Sorensen et Avery, les contremaîtres Klann, Lewis, O'Connor s'attelèrent à la tâche. D'abord le montage des moteurs. Des accidents du travail sur la nouvelle chaîne obligèrent à installer des dispositifs de sécurité. Le démarrage fut retardé jusqu'en novembre 1913. En juin, on installa une chaîne pour le montage de la transmission. Ce fut un succès.

« A l'automne 1913, le montage du châssis fut réalisé par une chaîne qui évolua sans cesse. Toute cette période fut celle d'expérimentations et de mesures. Notamment, tous les rythmes des postes étaient déterminés par le bureau du chronométrage. La cadence et la longueur de la chaîne sont des éléments importants dont on parle rarement. Voici ce qu'il en était pour ces premières expériences.

« La première chaîne, celle des rotors de dynamo, liait quatorze personnes pour produire mille trois cent trente-cinq pièces par jour. Une pièce toutes les vingt-deux secondes. Le travail complet sur le rotor durait cinq hommes x minutes. Il avait été auparavant de vingt hommes x minutes. La productivité augmente de 300 %.

« La chaîne du montage du châssis a testé diverses solutions. D'abord l'équipe mobile. Sur une longueur de soixante-quinze mètres, chaque châssis avançait lentement, suivi par une équipe de six monteurs polyvalents qui prenaient successivement les pièces disposées le long du parcours. La durée de montage descendit à une heure environ. Il fallait 5,6 hommes x heures pour monter une voiture (à comparer avec les 12,5 h hommes x heures antérieurement). On produisait une voiture toutes les quatre minutes.

« En octobre 1913, on fixa la position de cent quarante monteurs spécialisés le long des quarante-cinq mètres de la chaîne. Ils étaient placés très près les uns des autres, de part et d'autre de la chaîne. On sortait un châssis toutes les soixante-dix-sept secondes. On montait une voiture avec trois hommes x heures.

« On testa une autre solution : cent soixante-dix-sept ouvriers disposés sur une longueur de quatre-vingt-dix mètres. Ils sortirent une voiture toutes les cinquante-huit secondes. On  montait une voiture avec 2,85 hommes x heures. Le gain était de neuf minutes par châssis, 5 %. On avait peu gagné en productivité.

« Après divers essais, en avril 1914, chacune des trois chaînes de soixante-dix-huit ouvriers sortit une voiture toutes les soixante et onze secondes. Le temps de montage était passé à quatre-vingt-treize hommes x minutes, soit 1,55 hommes x heures. Monter le châssis nécessitait un temps de travail humain divisé par huit ! La productivité du montage du châssis avait augmenté de 700 %.

« Plus tard, la chaîne de montage du châssis du modèle T a encore évolué. Ford évoque une chaîne de quarante-quatre postes de travail. La productivité est la même, quatre-vingt-treize minutes de travail humain par châssis. Ainsi, on sortait une voiture toutes deux minutes environ. La chaîne avançait au rythme de six pieds par minute, sur une longueur de cent soixante-dix mètres. Les ouvriers étaient beaucoup moins serrés. Ils avaient sept mètres d'espace, disposés de part et d'autre de la voiture. Ils répétaient les mêmes opérations toutes les deux minutes.

« Une percée conceptuelle avait été faite dans l'organisation de la production. Mais elle n'était pas de diviser le travail au maximum. Au contraire, on avait conservé une durée de tâche par poste de deux minutes environ. Pour assurer les volumes de production, plusieurs chaînes fonctionnaient en parallèle.

« La conception de la chaîne reposait sur des rythmes de l'ordre de la minute pour le châssis et trois fois plus rapides pour le travail sur table (dynamos). Le nombre de personnes, dont le travail était asservi, variait de quinze à cent. La productivité avait augmenté radicalement.

« La chaîne fut ainsi le résultat d'expérimentations en vraie grandeur. Il fallut tâtonner, identifier les problèmes, les résoudre. Et comme l'usine ne cessait de fonctionner, toutes ces innovations ont été précipitées. Ces expériences ne furent pas secrètes. Ford fit visiter son usine. Ses ingénieurs écrivirent très ouvertement des articles dans les revues techniques. Ford et ses ingénieurs ont pu emprunter des idées ailleurs. De même, ils laissèrent les autres industriels s'inspirer du succès dont ils étaient si fiers. »

 

Pour ceux qui sont intéressés par l'histoire des techniques de production, je conseille fortement la lecture complète de l'article de Jean-Louis Peaucelle.


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