Une association pour promouvoir le lean six sigma
L'Usine Nouvelle du 19 juin 2008 nous apprend (page 36) qu'une association pour « partager et former autour du lean manufacturing » sera lancée le 26 juin prochain à Lyon.
Bernard Murry, membre fondateur de l'université du lean six sigma, répond à trois questions de l'Usine Nouvelle.
Il précise d'abord que si « l'engouement autour des méthodes lean manufacturing et six sigma est très fort », « il y a peu de gens sérieux ».
Il est vrai qu'en matière de management et de méthodes de travail, le moindre consultant sans expérience peut proposer son ignorance... Il trouvera toujours des "gogos" pour avaler ses platitudes. Et si cela ne marche pas, ce ne sera jamais de sa faute, mais de l'entreprise qui n'aura pas mis suffisamment de moyens ou qui n'aura pas suivi ses préconisations éclairées.
Bernard Murry donne donc l'objectif de cette association : « guider les entreprises pour sortir du "bla-bla" qualité et passer aux actes ».
A la seconde question concernant ce que peut apporter le lean six sigma, il affirme : « Là où les cercles de qualité et les normes Iso génèrent de la paperasse, cette méthode d'amélioration des performances permet d'améliorer des milliers, voire des millions d'euros. Nous ne sommes plus dans la qualité de salon, mais dans le réel. »
Je suis tout à fait d'accord avec Bernard Murry concernant les normes Iso (même si les nouvelles versions tentent de limiter cette paperasse). Par contre, je trouve que ce dernier est injuste envers les cercles de qualité. J'en ai connu, ils ne créaient pas de paperasse inutile et leur efficacité dans la résolution des problèmes était impressionnante.
La dernière question porte sur ce qui va être apporté aux industriels. « Moyennant 500 ou 1000 euros de cotisation par an, l'association animera un réseau de partage d'expérience ». Elle formera aussi et certifiera des salariés en tant que « green belt » ou « black belt ».
Très bien cette association, mais j'ai quand même deux remarques à formuler.
- - Le rapprochement du lean et du Six Sigma ne semble pas aller de soi... Jeffrey Liker, dans son livre « Le modèle Toyota » trouve Six Sigma trop complexe et moins bien adapté à la résolution des problèmes que la méthode des "5 Pourquoi" : « Les gens sont souvent surpris lorsque je leur dis que Toyota n'a pas de programme Six Sigma. Cette méthode est basée sur des outils d'analyse complexes. [...] La plupart des problèmes ne demandent pas une analyse statistique poussée, mais un examen approfondi et minutieux. Il faut, pour cela, un niveau de raisonnement et d'analyse qui fait trop souvent défaut au quotidien dans la plupart des entreprises. C'est une question de discipline, d'attitude et de culture. » (Page 312). Et plus loin : « Toyota accorde la plus grande importance à la réflexion, qui entre, à ses yeux, pour 80% dans la résolution de problèmes contre 20% aux outils. Malheureusement, j'ai appris de nombreux programmes Six Sigma que certaines entreprises utilisent souvent les outils et la réflexion dans la proportion inverse. » (Page 316).
- - Il faudrait que les tenants du lean expliquent et tiennent compte des critiques portées contre le TPS par le livre de Satoshi Kamata « Toyota, l'usine du désespoir ». Je sais que ce livre date de plus de 30 ans, mais les faits rapportés méritent au minimum une explication... Il y a également les travaux du GERPISA. Tout ceci ne peut être ignoré et balayé d'un revers de main comme étant sans valeur.
Car, comme le disent Pfeffer et Sutton dans « Faits et foutaises dans le management », chaque système a des avantages et des inconvénients : il n'y a pas de système parfait. Pour être honnête, il ne faut pas éluder les problèmes soulevés par le lean, ni négliger les limites du lean et du Six Sigma.
Par exemple, Pfeffer et Sutton expliquent que Six Sigma va à l'encontre de l'innovation : « Récemment, l'un des auteurs de ce livre (Sutton) prononçait un discours dans une entreprise réputée pour son sens de l'innovation. Elle avait consacré l'année précédente à mettre en oeuvre un programme Six Sigma pour améliorer ses performances et la satisfaction des clients. Sutton a fait remarquer au cours de son discours que des méthodes d'amélioration des processus comme le Six Sigma et la qualité totale supprimaient les erreurs et amélioraient les performances, mais étouffaient aussi l'innovation. » Sutton s'est alors trouvé face à un "gourou" interne « qui a prétendu que Six Sigma pouvait être utilisé pour améliorer n'importe quel processus y compris le processus créatif » mais sans pouvoir donner un seul exemple d'amélioration du processus d'innovation par Six Sigma... (Cf. pages 50 et 51).
Il vaut mieux connaître cette limite... Il est peut être très bien de faire du Six Sigma dans un atelier de production, mais certainement pas dans un laboratoire de recherche...