Travail : bien-être ou bagne ?
Dans un commentaire sur un billet que j'avais publié il y a quelques semaines, David Commarmond m'a demandé ce que je pensais d'une phrase de Patrick Légeron, citée par Florence Delattre dans un article de Newzy du 09 juillet 2008 : « Nous avons une vision très stigmatisante du travail. Le bien-être y est presque suspect. Chez nous, il vaut mieux avoir l'air préoccupé. Si on est bien dans son travail, ça fait "glandeur", contrairement aux États-Unis par exemple. On a tous entendu les mêmes réflexions : "On n'est pas là pour s'amuser" ou "Il a travaillé à la sueur de son front". Culturellement, on est encore bien loin du "well-being" de Nokia ! »...
Trouvant l'article de Florence Delattre très intéressante, je l'ai d'abord commenté. Voici maintenant mon commentaire sur cette citation de Patrick Légeron.
D'abord, qui est Patrick Légeron ? Psychiatre, directeur du cabinet Stimulus et co-auteur du rapport de mars 2008 sur le stress au travail commandé par le ministère du Travail, il est également auteur de l'ouvrage « Le stress au travail » aux éditions Odile Jacob.
A-t-il raison de dire que nous avons une vision stigmatisante du travail et que si on est bien dans son travail, ça fait "glandeur" ? N'est-ce pas de l'auto flagellation, pratique courante en France ?
Une première remarque, c'est que cette attitude semble plutôt venir du puritanisme anglo-saxon :
« L'éthique des quakers, pose que pour un individu, la vie professionnelle doit constituer un exercice de vertu ascétique, une preuve, par la conscience qu'il y met, de son état de grâce, lequel produit tout son effet dans le soin diligent et la méthode avec lesquels il vaque à sa besogne. Ce que Dieu exige, ce n'est pas le travail en lui-même, mais le travail rationnel à l'intérieur d'un métier. » (Max Weber - p. 122).
J'avais découvert ce point lors d'une étude sur Taylor que je ferai paraître bientôt sur Man@g'R. En effet, pour Taylor, « de loin, le plus grand mal dont à la fois les ouvriers et les employeurs souffrent est la flânerie systématique qui est presque universelle dans tous les systèmes ordinaires de management et qui résulte d'une étude approfondie de la part des ouvriers de ce qu'ils pensent être leur plus grand intérêt. » (Shop Management - p. 8). Entre le "glandeur" et le "flâneur", il n'y a pas beaucoup de différence...
Le 19ème siècle a eu sa part de puritanisme en France, ce qui pourrait expliquer ces réflexions qui remonteraient à cette époque. Car il me semble que dans les siècles précédents, si le travail a toujours été considéré comme une oeuvre difficile nécessitant de l'effort et de la peine (« Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front »), il n'était pas interdit de bien se sentir dans son travail, même si celui-ci était dur. L'ambiance qu'il y avait dans les confréries et les jurandes ne semble pas ressembler à un bagne...
Le travail était considéré comme le moyen de subvenir à ses besoins. Et comme tout moyen, il est plus ou moins agréable.
Ce sont des hypothèses que j'émets, car je n'ai pas approfondi cette question. Je le ferai peut être plus tard.
Ma deuxième remarque, c'est qu'effectivement, les phrases du style : "On n'est pas là pour s'amuser", si elles ont été courantes, le deviennent de moins en moins.
Bien sûr, le travail n'est pas toujours marrant et est la plupart du temps fatiguant ("Il a travaillé à la sueur de son front"), mais cela n'empêche qu'on puisse se trouver bien dans ce travail. De plus en plus, dans la littérature industrielle, on trouve des articles ou des conseils pour mieux se sentir au travail.
Par exemple, dans "L'Entreprise" d'Avril 2008, dans un dossier sur le stress, un article a pour titre : « 15 patrons heureux de bosser livrent leurs secrets » (pages 36 - 39).
Et la réaction des cadres face à la suppression des RTT montre qu'ils privilégient maintenant beaucoup plus la qualité de la vie que la présence dans l'entreprise.
Ma troisième remarque, c'est qu'il reste des réflexes de cette vision stigmatisante du travail.
Par exemple le temps de présence des cadres au travail. Il est "normal" qu'un cadre reste au bureau 10 heures minimum par jour, et cela peut aller jusque 12 ou 14 heures. Et partir après 20 heures n'est pas rare. A ma connaissance, ce phénomène n'existe qu'en France. En Allemagne, par exemple, il n'y a plus personne après 17 heures dans les bureaux...
Dans certaines entreprises, si vous partez à 18 heures, vous êtes considéré comme n'étant pas motivé, même si vos objectifs sont parfaitement remplis. Et dans les discussions de salon entre cadres, il est courant que chacun affiche ses heures de travail comme si c'était un trophée...
En conclusion, pour moi, savoir si nous avons une vision stigmatisante ou non du travail en France n'est pas essentiel. Et en tous cas, il me semble que cette vision est en train de disparaître. Par contre, il y a des problèmes plus importants comme par exemple, le fait de considérer l'approche différente entre l'échec et la réussite en affaire entre la France et les pays anglo-saxons. En France, l'échec en affaire est rédhibitoire, alors que dans les pays anglo-saxons, l'échec est au contraire le signe qu'on a voulu entreprendre et que la prochaine fois sera la bonne.
Il me semble qu'il est plus important de s'attaquer à cette approche négative de l'échec, plutôt que de passer du temps et de l'énergie sur un phénomène en voie de disparition.