Exagère-t-on la gravité de la crise ?
Ces derniers jours, un certain nombre d'articles sont venus dénoncer les « discours anxiogènes ».
C'est par exemple, le cas de l'article de Cécile Cornudet paru dans les Echos du 09 février dernier intitulé "Est-ce que les élites surjouent la crise ?"
Elle affirme dès l'introduction : « "Ras le bol" des discours anxiogènes : les Français semblent en avoir assez d'entendre parler d'une crise dont ils ne perçoivent pas toujours concrètement les effets. Pourtant, pour les politiques, les économistes, les leaders patronaux et syndicaux, une chose est sûre : cacher la gravité de la situation serait une lourde erreur. Reste à trouver le ton juste... »
Elle poursuit : « Pas un article, pas une prévision de conjoncturiste, pas un discours politique qui ne provoque ces derniers temps ce mélange d'appétit et d'exaspération chez les Français, spectateurs depuis six mois d'une crise décrite comme « sans précédent » mais dont ils ne perçoivent pas encore forcément les retombées. « Comme il y a eu la «drôle de guerre», on assiste à une «drôle de crise», inévitable, brutale, mais pas tout à fait présente encore », admet Christian Frémont, le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy. »
Je trouve la comparaison avec la « drôle de guerre », qui s'est terminée par une vraie guerre au matin du 10 mai 40, très pertinente. A quelle date le "10 mai 40" de cette « drôle de crise » ?
Il n'en reste pas moins « cette question lancinante : les élites - politiques, économistes, médias - n'en font-elles pas trop ? »
Et ce sont surtout les médias qui sont dans le collimateur de notre auteur : « Les médias se révèlent particulièrement anxiogènes avec leurs « métaphores renvoyant aux grandes peurs du siècle : sanitaires - «produits toxiques» -, climatiques - «tsunami financier» -, terroristes - «contamination»... »
Et « pour la quasi-totalité des responsables politiques, à gauche comme à droite, Français ou étrangers, de Barack Obama à Nicolas Sarkozy en passant par Angela Merkel et Martine Aubry, pour tous les syndicalistes, pour les leaders patronaux, les économistes, la Commission de Bruxelles et plus encore le Fonds monétaire international, l'extrême gravité de la crise financière-bancaire-économique qui touche le monde occidental ne fait pas l'ombre d'un doute. Pas plus que ne fait débat la nécessité de dire clairement les choses. »
Notre auteur aborde ensuite le problème de l'auto-alimentation de la crise : « Ce postulat posé n'empêche pas un constat aussi vieux que la science économique : parler de crise suscite des réflexes de peur et d'attentisme qui eux-mêmes alimentent la crise. Ce sont les fameuses "prophéties auto-réalisatrices". Le phénomène joue très probablement à plein aujourd'hui, même s'il est plus intuitif que réellement démontrable. »
Cécile Cornudet cite ensuite Robert Rochefort, le directeur du Crédoc comme nouveau "témoin" « qui ne nie pas l'inquiétude des Français, mais qui en conteste l'origine : "Ce n'est pas parler de la crise qui fait peur, mais le fait qu'on en parle si mal. Nous ne vivons pas seulement une crise économique, nous vivons une crise de sens, liée au sentiment très profond des Français d'injustice sociale, on a perdu tous nos repères. »
Et la conclusion pose plus de question qu'elle n'en résoud... « Où placer le bon curseur, faut-il préparer les esprits au pire, comment armer une nation contre une tempête venue d'ailleurs ? Mondiale et globale, c'est aussi la première crise ultramédiatique dont on ne sait pas parler. »
La réplique n'a pas tardé : Fabrice Frossard sur le site de "L'Usine Nouvelle" répond par "En attendant la tempête".
Il résume la teneur de l'article de Cécile Cornudet : « La communication des patrons, des politiques et des médias sur la dépression économico-financière en créant un sentiment de peur participerait d'une part à la nourrir; d'autre part en ferait trop. Ceux qui ne subissent pas encore les effets du ralentissement se sentant en décalage avec le discours ambiant. »
Puis il contre-attaque.
Concernant l'aspect anxiogène, il explique : « En créant un sentiment d'insécurité sur l'avenir, le consommateur ralentit les dépenses, n'achète plus d'automobiles, ni d'appartements, épargne quand il le peut, et donc nourrit le ralentissement. »
Mais pour lui, c'est « un raisonnement un peu court au regard de l'origine de la crise, avant tout financière. » Il a parfaitement raison, l'origine de la crise est financière et le consommateur n'y est pour rien. C'est la conséquence de cette crise qui a provoqué le ralentissement de la consommation, et pas l'inverse !
Par ailleurs, « si l'activité ralentit depuis le dernier trimestre 2008, il ne faut pas oublier que les trois autres trimestres furent très bons pour la majorité des entreprises. »
Mais « tous les indicateurs depuis septembre 2008 jusqu'à ce mois de février, sont au rouge très foncé. Des carnets de commande au fort ralentissement des demandes de crédit des entreprises, de la méconnaissance par les banques de leurs actifs réels à la probable entrée en récession de la France au premier trimestre (selon la Banque de France), rien ne plaide en faveur d'une quelconque amélioration sur le front économique, ni même d'une légère reprise d'activité dans les prochains mois. »
Et la conclusion de Fabrice Frossard ne laisse pas de doute : « Oui c'est anxiogène, bien sûr, mais faire comme si de rien n'était, serait sans doute tout autant irresponsable et loin des réalités vécues par la majorité du monde industriel. »
Alors ?
Il est vrai que certains en « rajoutent », mais il est également vrai (moins cependant, et de moins en moins) que d'autres minimisent la gravité de la crise. Par exemple Marc Touati, lors d'un chat sur le Journal du Net la semaine dernière : « Marc Touati est optimiste sur l'issue de la crise. Il estime qu'elle est en train se terminer. En s'appuyant sur un indicateur avancé de l'économie américaine, une enquête sur les directeurs d'achats, il anticipe une reprise rapide de l'activité aux Etats-Unis dès le printemps-été 2009. Sans nier des conséquences économiques durables, il pronostique une sortie de crise plus lente pour l'Europe et la France : il prévoit "une traversée du désert" d'encore six mois. »
Certains de mes lecteurs m'ont également reproché mon « pessimisme ». Il me semble qu'il est préférable d'informer les managers et chefs d'entreprise de ce qui risque de se passer, afin qu'ils anticipent et prennent les bonnes décisions pour la pérennité de leurs entreprises.