Le But de l'entreprise (1)
Sur la suggestion d'un de mes jeunes lecteurs, je viens de lire (ou plutôt dévorer) "Réussir n'est pas une question de chance" du même Goldratt.
Construit comme "Le But", sous la forme d'un "roman industriel", il est passionnant et bourré de leçons, surtout sur les processus mentaux. Mais comme "Réussir n'est pas une question de chance"l est la suite du "But", dans la foulée, j'ai relu la dernière édition de ce livre.
La différence d'avec la première édition n'est pas négligeable : 9 chapitres en plus avec de nombreuses explications sur les cinq étapes du processus de progrès permanent.
Et au final l'interview de quelques personnes ayant appliqué avec succès (au moins pendant un certain temps... Cf. General Motors cité en exemple...) la théorie des contraintes.
Donc, relecture passionnante.
Une seule chose me contrarie, c'est que Le But ultime de toute entreprise serait le profit... C'est du moins ce qui ressort de ce premier livre.
Dans la première édition, le chapitre 31 et dernier chapitre se terminait par une conversation entre Alex et Jonah :
« - C'est tout ce qui importe : faire de l'argent. C'est ça le but.
- Si vous vous souvenez de notre première conversation à Chicago, Alex, vous comprendrez que, pour moi, il y avait autre chose en dehors de gagner de l'argent, quelque chose de beaucoup plus important à mon avis.
- Mais je croyais que gagner de l'argent était le but, non ?
- C'est le but d'une entreprise industrielle. Mais ce n'est pas le mien et je ne crois pas que ce soit le vôtre.
- Mais alors, quel est notre but ?
- A votre avis, quel devrait-il être ?
- Eh bien... euh... je ne sais pas.
- Je vous quitte maintenant, Alex. Je vous rappellerai. Mais entre temps, permettez-moi de vous faire une suggestion.
- Laquelle ?
- Réfléchissez à ce que devrait être le but. »
L'histoire se termine sur ces mots. Ensuite, il y a seulement un épilogue, mais nous n'en apprendrons pas plus sur "Le But"...
Cependant, dans "Réussir n'est pas une question de chance", Goldratt semble avoir évolué. Il admet que toute entreprise industrielle a trois buts interdépendants et complémentaires :
- "Gagner de l'argent maintenant et à l'avenir"
- "Procurer un cadre de travail satisfaisant et sécurisant pour nos salariés, maintenant et à l'avenir"
- "Satisfaire le marché, maintenant et à l'avenir".
Trois buts ? Oui, qui correspondent aux besoins des 3 parties prenantes au sein de l'entreprise : les actionnaires, le personnel et les clients.
Au moins, le profit n'est plus le seul but : il ne représente qu'un tiers du but...
Mais ce n'est pas encore satisfaisant...
Finalement, quel est Le But ?
Avant d'apporter ma réponse, je voudrais démonter une fois de plus cette « foutaise » enseignée dans toutes les écoles de management qui consiste à affirmer que le but de toute entreprise est le profit (maximum ou pas, c'est la même foutaise).
Pas plus tard que le week-end dernier, j'ai eu une discussion serrée avec un de mes bons amis qui tenait cette position.
Son argumentation (venant certainement de son passage dans une de ces écoles de gestion) était de dire qu'une entreprise qui ne faisait pas de profit ne pouvait pas survivre et que donc, c'était son objectif.
J'ai eu les plus grandes difficultés à lui expliquer que le profit est un moyen, certes important, pour atteindre l'objectif de l'entreprise, mais qu'il n'en était pas lui-même l'objectif ultime. Il ne fallait pas confondre moyen et fin.
Heureusement Molière est venu à mon secours... Dans l'Avare, Valère explique à Maître jacques qu' « il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger » (Acte 3, scène 1).
La question du profit dans l'entreprise se pose de la même manière : l'entreprise doit-elle faire du profit pour vivre, ou bien vivre pour faire du profit ? Posée avec cette alternative, la réponse vient immédiatement : l'entreprise doit faire du profit pour vivre et être pérenne et non l'inverse. Le profit est donc un moyen (de même que manger est un moyen, certes indispensable, pour vivre, mais manger ne sera jamais l'objectif ultime des hommes...) et un moyen n'est jamais le but.
Mais d'où vient cette idée du profit comme but ultime de toute entreprise. Tout simplement du protestantisme de Calvin. Cela a été très bien montré par Max Weber dans "L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme". Je l'ai cité dans mon étude sur « Taylor : contexte dans lequel il a évolué » :
Max Weber écrit : « Toutes les admonitions morales de Franklin sont teintées d'utilitarisme. L'honnêteté est utile puisqu'elle nous assure le crédit. De même, la ponctualité, l'application au travail, la frugalité ; c'est pourquoi ce sont là des vertus. (Max Weber - p. 27) [...] Mais, surtout, cette éthique est entièrement dépouillée de tout caractère eudémoniste, voire hédoniste. Ici, le summum bonum peut s'exprimer ainsi : gagner de l'argent, toujours plus d'argent, tout en se gardant strictement des jouissances spontanées de la vie. L'argent est à ce point considéré comme une fin en soi qu'il apparaît entièrement transcendant et absolument irrationnel sous le rapport du "bonheur" de l'individu ou de l'"avantage" que celui-ci peut éprouver à en posséder. Le gain est devenu la fin que l'homme se propose ; il ne lui est plus subordonné comme moyen de satisfaire ses besoins matériels. Ce renversement de ce que nous appellerions l'état de choses naturel [...] exprime une série de sentiments intimement liés à certaines représentations religieuses. » (Max Weber - p. 28).
Avant d'en arriver à ce qui me paraît être l'objectif ultime d'une entreprise, LE BUT en quelque sorte, je ferai quelques détours chez certains "gourous" du management qui ont des points de vue intéressants à nous présenter à ce sujet.