Cadres et entreprises : le divorce...
Dans un commentaire sur un billet que j'ai publié il y a quelques jours, David Commarmond m'a demandé ce que je pensais d'une citation de Patrick Légeron, donnée par Florence Delattre dans un article de Newzy du 09 juillet 2008 : « Nous avons une vision très stigmatisante du travail. Le bien-être y est presque suspect. Chez nous, il vaut mieux avoir l'air préoccupé. Si on est bien dans son travail, ça fait "glandeur", contrairement aux États-Unis par exemple. On a tous entendu les mêmes réflexions : "On n'est pas là pour s'amuser" ou "Il a travaillé à la sueur de son front". Culturellement, on est encore bien loin du "well-being" de Nokia ! »...
Avant de commenter la citation de Patrick Légeron, je reviens sur l'article très intéressant de Florence Delattre. Merci à David de me l'avoir fait découvrir.
Florence Delattre reprend le thème du divorce entre les cadres et les entreprises. Le titre de son article fait choc : « Cadres et entreprises : un mariage au bord de l'implosion ». Le chapeau est également bien senti : « Les entreprises françaises ont mal à leur organisation. Plus personne ne sait qui fait quoi, comment et pourquoi. Or, si le chaos est source de renouveau, il faut tout de même reconnaître qu'il est aussi particulièrement stressant, non ? »
Dans cet article, Florence Delattre explique que le passage du système taylorien à l'autonomie s'est accompagné d'un stress accru.
En effet, dans le système taylorien, les opérateurs doivent suivre des instructions détaillées préparées par des services extérieurs. Si le travail n'est pas passionnant, il n'est pas stressant. Maintenant, on demande aux opérateurs d'être autonomes, de prendre des initiatives et des responsabilités. Avec le stress qui accompagne.
Il a fallu s'adapter à toutes les évolutions exigées par la recherche de la performance : « Flux tendus, juste-à-temps, production au plus juste, flexibilité, réduction des coûts, des délais, innovation, client roi, démarche qualité, TQM (Total Quality Management), certification, logistique, marketing, management par projet, travail en équipes, autonomie, reporting omniprésent, gestion des compétences, parcours professionnel, santé au travail... »
Les 35 heures en France ont accentué le phénomène. Florence Delattre cite Patrick Légeron : « La France a la meilleure productivité horaire, mais cela veut dire aussi que la densité du travail a augmenté. Il a fallu faire autant, et souvent plus, en moins de temps. »
La logique financière a remplacé la logique industrielle. Accompagné par une concurrence externe et interne exacerbées et l'exclusion des « maillons faibles ».
Florence Delattre ajoute : « Si l'on ajoute les fusions, les acquisitions, les regroupements, le passage du public ou du parapublic au privé et les mutations, le manque de reconnaissance financière et sociale, les conflits, c'est beaucoup pour de simples hommes ! »
Et ce sont les cadres qui sont les plus exposés.
Ils doivent subir tous les changements décidés par des directions à l'abri de la moindre évolution organisationnelle dans leurs bureaux capitonnés...
Nos cadres ont plusieurs prescripteurs aux exigences contradictoires avec une obligation d'aller toujours plus vite et de naviguer à vue. « Stress à Mach 3 » commente Florence Delattre.
Mais les cadres tentent d'assurer. Philippe Douillet, chargé de mission au département Santé et travail de l'Anact, précise : « On constate qu'il y a très peu d'absentéisme chez les cadres. Au contraire, ils sont trop présents. Mais avec un mal-être très très fort. Certains sont en dépression ; d'autres refusent des promotions. »
Et ils sont des fusibles parfaits : si quelque chose ne va pas, il y aura toujours un cadre pour porter le chapeau...
Elle conclut en proposant une solution : « Combiner approches individuelles et collectives semble être la seule solution pour parvenir à enrayer la spirale infernale. » Mais il faudra changer les mentalités en France, car notre pays se démarque d'autres pays en mettant en avant la pénibilité du travail et non pas le bien-être comme l'explique le passage de Patrick Légeron cité en début de billet. Elle termine par un vœu : « Commençons par se serrer les coudes et par se reparler... ».
Pour beaucoup de cadres, le divorce est déjà consommé. La relation de confiance qui existait il y a vingt ans a disparu. Les années 90 ont vues les entreprises licencier les cadres qui s'étaient dévoués corps et âme à elles. Première cause de divorce. Surtout pour les plus anciens. Mais cela a laissé des traces chez tous les cadres : l'intérêt de l'entreprise passe après l'intérêt individuel. D'où la révolte des cadres quand on veut leur retirer leurs RTT : ils préfèrent rester en famille plutôt que de passer 10 jours de plus dans l'entreprise.
Mais il y a la conscience professionnelle qui fait que les cadres s'investissent malgré tout dès que le besoin se fait sentir. Et là, deuxième cause de divorce : l'entreprise en profite et demande toujours plus, jusqu'au "burn out"...
Mais actuellement le marché de l'emploi des cadres est favorable. Les entreprises devront en tenir compte et seules celles qui mettront en place un véritable management humain garderont les meilleurs. Les autres se contenteront de les voir passer...
Je commenterai la citation de Patrick Légeron dans un prochain billet.