Les consultants, des virus ?… (2)

Publié le par Bernard Sady

Dans un billet précédent, j’ai commenté un article de Muriel Jasor dans les Echos du 22 février dernier : « Les consultants confrontés à la montée des critiques ».

 

 

J’ai expliqué que Muriel Jasor y noyait le poisson et ne reprenait que quelques faibles reproches faits aux consultants sans remonter aux véritables problèmes de fond et surtout sans reprendre l’argumentation centrale d’Andrew Hill, auteur d’un article retentissant dans le Financial Times du 14février 2011, article qu’elle citait.

 

Je terminais en disant que Muriel Jasor avait presque réussi à désamorcer cette belle bombe venue des US.

 

 

Voyons donc ce qu’Andrew Hill écrit dans son article (les traductions sont de votre serviteur – il peut y avoir quelques imperfections…).

 

Il commence effectivement très fort : « Les consultants agissent comme un virus : vous en laissez entrer un et ils infectent toute une organisation. Ainsi s’exprime un capitaine d’industrie respecté. Cela semble extrême. Cependant, plus vous observez les cabinets-conseil, plus ils apparaissent virulents. »

 

Et il approfondit sa métaphore :

 

« Les virus ne peuvent exister seuls. Ils ont besoin d’un corps vivant. Un cabinet-conseil sans clients est une contradiction dans les termes. » […]

 

« Les virus peuvent muter en souches différentes. Les cabinets-conseil en management ont commencé comme mutations d’autres sociétés. […] Maintenant, il y a des souches dans les souches : stratégie, marketing, opérations, service client, technologie de l’information – tout ce que vous voulez. Ou plus souvent, tout ce qu’ils veulent et ensuite, ils vous le vendent. »

 

« Les virus se multiplient […]India’s Tata Consultancy Services aura embauché plus de 65 000 personnes en un an. »

 

« Tout ce qui vit est susceptible d’être contaminé. Le secteur privé et le secteur public, celui du profit et celui du non-profit, ont attrapé le virus du consultant. La pandémie des cabinets-conseil à l’ouest est maintenant en train d’étendre son emprise en Chine, en Inde et dans les autres économies à croissance rapide. »

 

« Les virus sont résistants. Les cabinets-conseil survivent aux scandales et même à l’échec de leurs clients. Mais ils ont besoin de leurs sociétés hôtes pour survivre et garantir leurs revenus sur le long terme. Ebola Consulting Group serait une opération de courte durée. Influenza & Company pourrait se prolonger indéfiniment. »

 

Cette métaphore est très intéressante et féconde.

 

Inutile de revenir sur les mutations de ces virus : tout ce qui peut se vendre comme concept le sera un jour ou l’autre. Vous avez lu dans mon billet précédent celui du “changement 2.0”. J’avais pronostiqué celui de “qualité 2.0”, mais à ma connaissance, ce n’est pas encore arrivé. C’est que l’imagination des consultants est sans limite pour faire du business. J’en avais dénoncé certaines initiatives qui me semblaient ridicules, voire néfastes : le management poker et le management culinaire entre autres… Et le pire, c’est qu’il y a des organismes qui se laissent encore infecter.

 

Et effectivement tout ce qui vit est susceptible d’être contaminé.

 

Un exemple très récent d’une infestation d’un corps qui était resté sain est donné par Le Monde du 18 mars 2011. Il s’agit de l’université. Le titre de l’article : « Les consultants s’installent sur les campus ».

 

A partir d’une initiative qui pouvait sembler intéressante – l’autonomie des universités et le grand emprunt – les pouvoirs publics ont fait entrer ce virus dans ce corps qui pouvait sembler insensible ou immunisé…

 

Je cite : « Ils y sont presque tous, Deloitte, Ernst & Young, Eurogroup, Bearing Point, Kurt Salmon, mais aussi McKinsey, Algoé ou Alcimed… En quelques années, les cabinets de conseil ont multiplié les interventions pour les universités. »

 

Etonnant… Mais que peuvent bien faire des consultants dans les universités ? « C’est la mise en place de la loi d’autonomie en 2007 qui a tout changé. “Les universités ont commencé à se poser des questions d’ordre existentiel dans un nouveau contexte concurrentiel, reprend M. Jouenne. Elles nous ont demandé de les aider à formaliser leur stratégie pour les années à venir.” »

 

« Ainsi l’université de Picardie a-t-elle eu recours l’an dernier à des consultants pour coordonner la réflexion sur sa stratégie 2020. De même, la vague actuelle de fusions d’établissement est accompagnée par des consultants. » Mêmes axes d’attaques que pour les entreprises…

 

« Avec leurs nouvelles compétences en matière de comptabilité et de ressources humaines, les universités revoient leur organisation et leurs procédures. Elles doivent faire certifier chaque année leurs comptes. Des marchés de plusieurs centaines de milliers d’euros pour les sociétés conseils. »

 

Et voici le processus de contamination décrit par un virus lui-même : « “Nous sommes effectivement entrés sur ce marché avec la certification des comptes, explique Patrice Lefeu, associé chez Ernst & Young. Depuis, nous avons étoffé nos services.” “Nous sommes intervenus sur ce nouveau marché pour aider les universités lors du plan campus, en 2008. Depuis, nous les avons aidés à se doter de schémas immobiliers et numériques.”, ajoute Marie-Joëlle Thénoz, associée chez Kurt Salmon. Le tout souvent financé par la caisse des dépôts et consignations, qui croit à l’apport des consultants au sein des universités. » C’est bien le rôle de cette Caisse ?

 

Mais rassurons-nous, les cabinets conseils n’ont pas les chevilles qui gonflent : « “Nous restons extrêmement modestes, car les universitaires n’attendent pas que nous réfléchissions à leur place, mais que nous les aidions à s’organiser”, résume Mme Thévenoz. »

 

Et tout cela avec la bénédiction (complicité ?) des pouvoirs publics : « De fait, résume-t-on au ministère de l’enseignement supérieur, “les cabinets sont devenus des acteurs du changement. C’est pour cela que, malgré certaines réticences les universitaires les acceptent.” » Autant dire qu’après la lutte des anticorps, le virus a été le plus fort…

 

Donc, une fois ce corps infecté, le virus n’a eu qu’à attendre la première occasion pour se développer… Et cela n’a pas tardé avec le grand emprunt…

 

« Alors que  le jury international des initiatives d’excellence (IDEX) – appel d’offres des investissements d’avenir doté de 7,7 milliards d’euros- auditionne, jusqu’à vendredi 18 mars, les dix-sept projets, rares ont été ceux qui ont été rédigés par des universitaires seuls. “Dans le cadre des appels d’offre, le temps était tellement contraint que nous avons dû nous faire aider, explique Jean-Claude Colliard, le président de Paris-I et d’Hésam (Hautes écoles-Sorbonne-Arts et Métiers). Nous avons fourni les projets scientifiques, les consultants les ont mis en forme. »

 

Il faut le lire pour le croire… Des universitaires faisant appel à des gratte-papiers pour « mettre en forme » leurs projets !

 

Et cela n’est pas gratuit… « De la définition de la stratégie à la rédaction de projets, les prestations facturées par les diverses sociétés oscillent de quelques dizaines de milliers d’euros à 300 000 euros. »

 

Il y a quand même des voix qui s’élèvent : « “C’est un scandale, juge Stéphane Tassel, le secrétaire général du Snesup-FSU. Alors que les universités tirent financièrement la langue, des millions d’euros ont été utilisés pour monter ces dossiers. Le pire, c’est que tout se fait dans l’opacité la plus totale.” »

 

Mais les présidents des universités rassurent : « “C’est relativement cher par rapport à nos budgets, convient Laurent Batsch, président de Paris-Dauphine. Mais tout le monde a bien compris que sans cette aide, il était impossible de répondre aux appels d’offres, car ils apportent des compétences que nous n’avons pas.” »

C’était une telle usine à gaz, qu’il faille faire appel à des “gaziers” ?

 

« A Strasbourg, “au vu des appels d’offres déjà remportés, nous devrions rentrer dans nos frais”, assure M. Perrin, qui a dépensé près de 125 000 euros. »

 

Ce qui veut dire clairement qu’une partie du grand emprunt aura servi à nourrir les cabinets-conseils… Il sera intéressant de voir ce qu’en dira la Cour des Comptes…

 

 

Il nous restera à voir dans un prochain billet, la résistance de ces virus et les limites (il y en a toujours…) de cette belle métaphore.

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