Les leçons de management de la déroute des Bleus…

Publié le par Bernard Sady

Je ne veux pas m’associer à la curée sur l’équipe de France de Football : ce n’est pas l’objet de ce blog.

Par contre, pour un commentateur de l’actualité du management, il y a des leçons très intéressantes à tirer de cette débâcle.

 

 

La première leçon que j’en tire, c’est la confirmation (s’il le fallait encore) que « la loi de systèmes foireux est plus forte que celle des nazes », selon la belle expression de Pfeffer et Sutton dans “Faits et foutaises dans le management”.

 

Lorsqu’on voit les critiques portées sur les malheureux protagonistes de cette triste affaire, on ne peut que constater que cette première loi n’est pas reconnue par tous. Les commentateurs en mettent plein la tête aux joueurs et à Domenech.

 

Même notre ministre des Sports Roselyne Bachelot fait cette erreur. Elle déclaré ce matin sur Europe1 : « les responsables de ce désastre devront assurer toutes les conséquences, les joueurs d'abord, l'encadrement ensuite, et la Fédération. » Mais ils se trompent de cible. D’abord les responsabilités sont inversées et ce sont surtout ceux qui ont mis en place le système qui à conduit à la défaite qui sont les premiers responsables.

 

En  effet, comment expliquer que des joueurs, parmi les meilleurs au monde et brillant dans leurs clubs respectifs, aient pu faire une prestation aussi pitoyable… jusqu’à se mettre en grève d’entraînement ?

 

Cette explication est très simple : Pfeffer et Sutton l’ont parfaitement démontré. C’est le système dans lequel ils ont évolué qui est la cause principale de cette catastrophe. Et la responsabilité en est aux hommes qui ont mis en place et fait perdurer ce système.

 

 

Examinons ce système et les responsabilités à l’intérieur de ce système.

 

D’abord, c’est l’organisation et la gouvernance de la FFF qui sont à mettre en cause. Et comme l’explique très clairement Vincent Chaudel dans une interview aux Echos du 22 juin : « Le vrai sujet, c'est effectivement celui de la gouvernance. Les limites d'un système sont probablement atteintes, celles d'une fédération qui emploie 200 personnes, représente 200 millions d'euros de chiffre d'affaires et est gérée par des bénévoles. Dans ce contexte, il faudra réaffirmer le lien financier entre les mondes amateur et professionnel, mais aussi créer un nouveau lien entre les Bleus et ce même monde professionnel. La mutation pourrait s'avérer complexe à opérer, d'autant plus que la fédération est sous la double tutelle, nationale d'une part, de l'Etat, internationale de l'autre, des instances du sport, en l'occurrence la Fifa et l'UEFA. Or, le monde sportif a toujours voulu tenir à distance le politique. Mais, avec la crise de l'équipe de France, on est clairement dans une affaire d'Etat. » 

 

Donc pas simple… Mais si Jean-Pierre Escalettes, le président de la Fédération Française de Football, a une bonne tête de “Papy” avec ses 75 ans sur la première page de l’Equipe du 20 juin dernier, cela n’en fait pas un dirigeant de premier ordre pour gérer une telle fédération.

 

 

Philippe Bertrand, dans Les Echos du 22 juin reprend ce même thème de la gouvernance : « Cette crise pose la question de la capacité d'un dirigeant associatif bénévole à diriger une institution qui génère des centaines de millions d'euros de revenus. »

 

Il précise : « Elu en 2005 et réélu fin 2008 pour quatre ans, Jean-Pierre Escalettes (soixante-quinze ans) est très représentatif des dirigeants du mouvement sportif français. Professeur d'anglais, il est issu du monde amateur, où il a gravi tous les échelons du bénévolat. On peut raisonnablement douter de sa capacité à gérer une institution qui génère près de 200 millions d'euros de recettes par an et à « manager » des joueurs millionnaires. Il est, certes, secondé par un directeur général salarié, Jacques Lambert, très efficace et respecté, mais celui-ci est un préfet aux pouvoirs limités. »

 

Et Philippe Bertrand de proposer une solution : « C'est pourtant en séparant les pouvoirs non exécutif et exécutif et en confiant ces derniers à un vrai professionnel, à l'image des pratiques des entreprises mutualistes, que la gouvernance pourrait s'améliorer. Pour l'heure, le président de la FFF ne doit des comptes qu'à un conseil fédéral, dont les 21 membres sont élus, comme lui, par l'assemblée générale. Le conseil “détient les pouvoirs de direction”, peut se saisir des décisions de l'assemblée pour “éventuellement les réformer”, dans “l'intérêt supérieur du football”. »

Effectivement, la gestion d’une fédération avec une équipe nationale ne se gère pas comme un petit club local… D’ailleurs les grands clubs nationaux de Ligue 1 ne sont pas gérés par des bénévoles, mais par des professionnels.

 

 

Alors, après la mise en cause de l’organisation de la FFF, il faut en venir aux hommes.

 

D’abord, le pouvoir politique, même s’il ne peut intervenir directement, comme l’a rappelé Roselyne Bachelot, pouvait et aurait dû s’impliquer depuis quelques années pour réformer cette institution manifestement dépassée. Et pour cela, l’état possède une arme, comme le rapporte Philippe Bertrand : « le retrait de la délégation de service public dont bénéficie la fédération. L'article R du Code du sport le prévoit en cas d'“atteinte à la moralité publique” ou pour un motif justifié par l'“intérêt général” lié à la promotion du sport. Une véritable bombe atomique… »

 

Ensuite Jean-Pierre Escalettes, le président de la FFF. En tant que Président de la FFF, il porte une très large responsabilité, à égalité avec les politiques. C’était à lui de changer le système. Et c’est lui qui a confirmé Domenech dans ses fonctions après la piètre campagne de la coupe d’Europe en 2008…

A mon sens, il aurait dû démissionner dès la défaite consommée. Au contraire, comme l’ex-président de France Télécom Didier Lombart, il s’accroche à son poste, arguant qu’il ne veut pas quitter le navire en pleine tempête. Mais ce n’est certainement pas lui qui va pouvoir reconstruire la Fédération. S’il savait faire, il l’aurait déjà montré…

Il faut savoir tourner la page.

 

A égalité avec lui, se trouve le conseil fédéral.

 

Puis, il y a toute l’équipe d’encadrement de l’équipe de France. Au moins, Jean-Louis Valentin, Directeur délégué de la FFF, a eu le courage de démissionner dimanche dernier à la suite de la grève d’entraînement des joueurs. Grève ridicule qui nous a valu d’être la risée du monde entier. Le “Wall Street Journal” a pu facilement ironiser : « comme la plupart des passionnés de football, nous n'avions même pas remarqué que cette équipe de France s'était déjà entraînée »

Domenech et son équipe ont certainement une part de responsabilité dans cette déroute. Tout comme le détestable Louis-Pierre Wenes était en grande partie responsable du stress chez France Télécom… Mais Domenech et son équipe  ont certainement été victimes d’un “piège abscons”, auto-manipulation que j’ai décrite il y a quelques jours. Car comme le précisaient Joule et Beauvois, les auteurs du  “Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens”, une équipe peut, tout comme un individu être victime d’une auto-manipulation.

 

C’est la deuxième leçon à retenir de cette débâcle : le piège abscons peut sévir à tout moment. Pour se convaincre qu’ils sont bien tombés dans ce piège, il suffit de suivre les déclarations de Domenech après chaque match nul ou perdu : j’ai confiance, cela ira mieux demain… Tel un joueur de poker qui espère se refaire. Ecoutez-le à la fin du match contre l’Afrique du Sud : « Un mot aux Français? Leur dire que je suis triste, que cette équipe a un vrai potentiel, je souhaite bonne chance à mon successeur. J'ai aimé cette équipe de France. Elle ne meurt jamais, elle va continuer. » Content de lui… Heureusement qu’il part… Sans autre commentaire…

 

Cependant, la plus grande responsabilité va à ceux qui l’ont maintenu en place et laissé faire : la Fédération Française de Football.

 

 

Et les joueurs ? Ce sont les victimes de ce système. On peut bien sûr les critiquer, comme étant des enfants gâtés, inconscients de leurs responsabilités et leur reprocher de ne pas chanter la Marseillaise. Mais dans leurs clubs, ils réussissent. Alors ? C’est bien la preuve que même si on avait pu avoir les 23 meilleurs joueurs du monde, on serait allé à la catastrophe.

 

Pour ces joueurs, très jeunes et devenus riches et célèbres rapidement, il faut un encadrement à la hauteur. Ce qui a manifestement manqué.

 

Dans ces conditions, c’est trop facile de les accuser de tous les maux et de les prendre pour des boucs émissaires. Il ne faut pas se tromper de responsables…

 

Conclusion : j’espère vous avoir convaincu cette fois de la prédominance de la loi des systèmes foireux sur la loi des nazes.

Quant au piège abscons, c’est un très bon exemple qui devrait permettre à chacun de s’en souvenir afin d’éviter (mais c’est difficile) d’y tomber.

Publié dans Management factuel

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